Auteur/autrice : Nicolas Oyarbide (page 1 of 1)

Demain, peut-être

7 mois et deux semaines

Il n’y a plus que toi et moi. Tu ne connaîtras jamais ta mère. J’espère que mes larmes auront séché avant que tu n’arrives. Je ne veux pas t’élever dans le deuil, même si ma peine ne semble pas avoir de fin.

7 mois et trois semaines

Pardonne-moi, ma fille, de t’avoir laissée seule pendant quelques jours. Je devais trouver tout ce dont nous aurons besoin pour notre départ. Il m’a fallu négocier le matériel avec la Résistance. Ces gens-là ne sont pas des enfants de chœur. Ils ont beau nous protéger, quand il s’agit de défendre leurs intérêts, ils ne font pas de cadeau.

Peu importe, j’ai tout ce qu’il nous faut, et c’est le principal. Ne t’inquiète pas, d’ici ta venue mes bleus auront disparu et mon œil aura retrouvé sa couleur normale. Prends ton temps ma chérie, finis d’agencer comme il faut tes dernières cellules. Je t’accueillerai comme une princesse. Si on nous en laisse le temps.

8 mois

Ces derniers temps la Résistance a enchaîné les victoires. Les incursions des Pyros sur le continent ont été repoussées avec succès. Mais maintenant, ma fille, les nouvelles ne sont pas bonnes. Chaque bataille gagnée nous a laissés exsangues, alors que l’ennemi ne fatigue jamais. Il ajuste ses forces, il s’adapte et reprend l’assaut. Ils ont pris Madrid et Barcelone. Lisbonne résiste. A Narbonne, certains disent avoir aperçu leurs sondes de reconnaissance.

Pardon, ma petite chérie, je ne veux pas t’effrayer. Mais si tu décidais de naître une ou deux semaines plus tôt, ce serait plus sûr pour nous deux.

8 mois et une semaine

Je discutais avec ta grand-mère qui me rappelait qu’elle était née prématurée. Bénissons les ingédocs d’avoir inventé la matrice. Comme ça tu peux finir de grandir sans problème, malgré le départ de ta maman, dans ce cocon techno. L’inconvénient, c’est que la machine n’existe pas en format « de voyage ». Il va donc falloir la laisser derrière nous. Et toi tu devras naître.

Marseille résiste avec acharnement. Tous ces gens qui se battent t’offrent le temps de finir ce que tu dois finir. Tu leur feras un joli dessin en remerciement quand tu pourras tenir un crayon, d’accord ?

8 mois et deux semaines

J’aurais préféré que tu vives ton enfance en paix, que tu naisses entourée de l’amour de tes deux parents, que tu passes tes week-ends à la campagne, à imiter les vaches et les brebis. Mais le couvre-feu nous interdit de mettre le nez dehors, on se déplace sous terre, comme les taupes qu’on voit dans les livres que je lirai avec toi.

Quand nous partirons, nous devrons passer par un trou percé au fond du parking de notre immeuble, il rejoint le métro. De là, nous prendrons des trains souterrains jusqu’au spatioport. J’ai tout planifié, j’ai déjà les billets. En cinq heures, nous serons dans la navette, prêts à décoller. La vie sur Mars est beaucoup plus belle que ce qu’on en voit sur le réseau, ta grand-mère nous le garantit.

Je suppose que tu es bien, là, à flotter dans ton liquide amniotique de synthèse. Et je ne te promets pas que tes premières heures dehors t’offriront le même confort. Mais tu seras bientôt trop grande pour la matrice. Pense à sortir, d’accord ? Pas tout de suite, mais prépare-toi.

8 mois et trois semaines

Ma fille, nous manquons de temps. Il n’y a plus un bâtiment debout à Lyon. Les réfugiés remontent en masse vers Paris. L’Euro-Ministère envisage d’abandonner ces pauvres gens à leur sort, de couper les voies de communication, pour préserver ce qui peut l’être des capitales du nord. Ici, les drones ne livrent plus que les commandes déclarées prioritaires par on ne sait qui. Heureusement j’ai été prévoyant, nous ne manquons de rien. Mais je crains que le spatioport ne nous soit plus accessible, malgré nos papiers en règle.

Force-toi s’il te plaît, sors de ta matrice. J’ai promis à ta mère de te sauver de cet enfer, mais j’ai besoin de ton aide. Demain, peut-être ?

9 mois

Il est temps, ma chérie. Rejoins-moi. Je ne te quitterai pas un seul instant, je te porterai contre moi tout le temps. Tu ne verras rien du monde qui brûle, je te le promets.

Chaque heure qui passe limite nos options, nos voisins sont déjà tous partis. Il reste seulement ce vieux monsieur grincheux qui nous croient tous condamnés de toute façon. Toutes les nuits maintenant j’entends les portes des autres appartements se faire fracturer par des pillards. Je les dissuade en demandant à notre IA domestique de passer à fond les chansons préférées de ta mère.

Ouvre cet œuf ! Cette nuit, peut-être ?

9 mois et un jour

Il n’y a rien que je puisse faire. J’ai passé des heures avec l’IA pour trouver s’il existe un moyen de forcer l’ouverture de la matrice depuis l’extérieur, mais le système ne se déclenche que sur ton impulsion, mon bébé. Et si j’arrive à briser le verre renforcé, je te mets en danger.

A travers les fentes des volets sécurisés de nos fenêtres, je vois de la fumée le jour, et l’horizon écarlate la nuit. Même les pillards ont fui. Les sirènes hurlent toute la journée, les messages d’évacuation saturent mon interface neurale.

S’il te plaît, ma toute petite, laisse-moi t’offrir une vie.

D’accord, d’accord. Demain, peut-être.

9 mois et deux jours

L’électricité est coupée, ta matrice ne fonctionne que sur ses batteries de secours. Mes yeux sont secs à force de fixer les quatre voyants de charge. Deux sont déjà éteints et le troisième clignote.

Le réseau aussi a disparu, je n’ai plus accès à l’IA domestique, et mon interface neurale est silencieuse. Je ne sais pas ce qu’il se passera quand les batteries de ton cocon auront rendu l’âme, et je n’ai plus aucun moyen de le savoir.

Dehors, un mur incandescent de plusieurs dizaines de mètres de haut incinère méthodiquement toute construction humaine. On dit que la végétation est épargnée. Les éco-évangélistes y voient la punition de Gaïa pour nos siècles d’outrage.

Mais si c’était vrai, nous aurions entendu des témoignages d’éco-disciples ayant survécu, non ? Eux, ils ne font pas de mal à la Nature, puisqu’ils vivent dans les bois avec trois fois rien. Or personne n’est revenu d’une zone conquise pour raconter son expérience. Les Pyros n’épargnent personne, peu importent nos efforts.

Je perds espoir, ma chérie. Mais je resterai avec toi jusqu’au bout. J’aurai essayé d’être un bon père.

9 mois et trois jours

J’aurai dû y penser plus tôt, quel idiot ! La matrice a utilisé ses derniers kilowatts pour déclencher son système de secours ! Un syphon a aspiré tout le liquide de synthèse et débranché le cordon ombilical en graphène. Puis l’œuf s’est ouvert comme une fleur. Je m’étais endormi les bras autour de la machine, et tu as failli tomber par terre, je t’ai rattrapée au dernier moment.

Je me dépêche, ma toute petite, je prépare nos affaires et nous fonçons au spatioport. Il faudra probablement marcher car les métros ne doivent plus fonctionner. Mais sous terre déjà, nous serons en sécurité. Tu vas voir, je vais te sauver !

9 mois et treize ans

Ouah, tu ne m’avais jamais fait écouter cet audio, Papa !

Je t’ai raconté mille fois cette histoire, ma chérie, qu’est-ce que ça change ?

Mais tu me la racontais comme tes vieilles légendes avec des animaux poilus improbables.

Le petit chaperon rouge, tu veux dire ?

Oui ! Mais là, ça fait… Vrai. Tu peux me le partager ?

Si ça peut te faire plaisir… Moi je n’en ai pas besoin pour en rêver la nuit…

Je vais le faire écouter à mes copains, ils vont pas y croire ! T’es un héros en fait !

J’ai juste fui la mort avec un bébé sous le bras.

Mais non ! Les parents de mes amis ils sont tous nés ici, ils ont rien vécu, eux. Toi t’as vu le Grand Reset en vrai ! On pourra retourner sur Terre maintenant qu’il y a à nouveau des vaisseaux qui y vont ?

Les vaisseaux s’arrêtent sur la Lune, les Pyros ne nous autorisent pas à descendre. Allez, ma toute petite, il est temps d’aller à l’école.

Papa, je suis pas petite !

Je t’appellerai autrement… Demain, peut-être ?

Le phare et le Sémaphore – 2ème chapitre

Bulletin côtier pour la bande des 20 milles de l’Anse de l’Aiguillon à la frontière espagnole.
Du 18 mai 2048 à 14h05 légales
Vent moyen selon échelle Beaufort
Mer selon échelle Douglas

Situation générale le 18 mai 2048 à 13h00 UTC et évolution
Front chaud de secteur Nord-Ouest modéré dans le Golfe de Gascogne en journée.

Prévisions pour la journée du 18 mai
Vent : Virant de secteur Nord-Ouest force 2 à 3 au Nord d’Arcachon puis mollissant force 1 à 2 en fin de journée.
Mer : Peu agitée devenant belle en début d’après-midi.
Houle : Courte secteur Ouest à Nord-Ouest 0.8 à 1.10m
Temps : Ensoleillé
Visibilité : Bonne

Une fois le bulletin de la mi-journée émis, elle se dirige vers la jumelle. Elle entame une surveillance circulaire sommaire et ne détecte rien de particulier. Rien de particulier hormis des radeaux de débris de bois en grand nombre.

Avant, une seule de ces épaves aurait nécessité une alerte et, selon sa taille, l’intervention de la Marine ou des Sauveteurs en Mer. Mais le CROSS, dès l’envoi de son premier rapport, lui avait signifié que ces objets dérivants ne devaient plus générer de signalement, étant constaté qu’ils étaient plusieurs dizaines de milliers à croiser le long des côtes françaises. Seuls les feux, les personnes en détresse ou la présence d’une force militaire étrangère devaient retenir son attention.

Les feux… Elle avait ricané quand elle avait lu la réponse du Centre. La première terre ferme digne de ce nom est à plus de cinquante kilomètres. Et la montée des eaux ne contribue pas à l’essor de la navigation de plaisance. En revanche, les pilleurs d’épaves se multiplient. Elle ne leur envie pas leur métier. Les butins sont maigres, principalement constitués de fonds de réservoirs de yachts à la dérive. Les conflits entre charognards sont encore peu nombreux, mais les cuves à sonder vont vite se raréfier. La situation va dégénérer, elle en est certaine. Dans ce contexte, elle devra se défendre, ils convoiteront les ressources du sémaphore.

Pour l’instant, l’armée ne considère pas que la menace est réelle. Enfin, c’est ce qu’ils disent dans leur communication officielle. Probablement qu’un bataillon de stratèges analyse tous les scénarios possibles. L’état-major doit estimer qu’un plan validé par la ministre de la Défense nécessite encore du temps. Trop pour faire espérer les « troupes » en première ligne.

Ou alors, faute de ressources mobilisables pour leur venir en aide, il n’y a pas d’autre choix que de sacrifier les femmes et les hommes du front. Mieux vaut nier la réalité du danger, les laisser se faire submerger ou quitter leur poste. Suivant l’option qu’elle et ses collègues choisiront, les généraux les qualifieront de martyrs de la patrie ou de déserteurs sans foi ni loi, qu’est-ce que vous voulez on-a-démantelé-l’armée-de-métier-la-nouvelle-génération-ne-connaît-ni-l’obéissance-ni-la-discipline-on-ne-peut-pas-s’étonner-qu’ils-désertent-tout-part-à-vau-l’eau-haha-c’est-le-cas-de-le-dire-général-l’heure-n’est-pas-aux-plaisanteries-de-mauvais-goût.

Techniquement, elle ne déserterait pas si elle abandonnait le sémaphore sans en informer sa hiérarchie, puisqu’elle n’est pas officier de la Marine. Comme beaucoup de ses camarades, elle a été recrutée en contrat à durée déterminée de droit privé. Non, pas de désertion pour elle, mais un abandon de poste. Une différence majeure, qui lui éviterait la cour martiale.

Comment en est-elle arrivée là, dans ce cylindre de béton loin de tout, avec sa chambre donnant sur des escaliers qui la font trébucher tous les matins ?

Dans sa promotion de l’École Nationale de la Météorologie, peu ont réussi à trouver un débouché en rapport avec leur formation. Beaucoup d’étudiants ont simplement arrêté leur cursus, considérant que rien de ce qu’on leur apprenait ne les préparait au monde nouveau. Celui où les traits de côte reculent de cent kilomètres en moyenne, où plus d’un milliard de personnes dans le monde a dû migrer dans l’intérieur des terres.

Les prévisions annonçaient deux cent cinquante millions de déplacés. Elle en vient à se dire que cesser les anticipations de phénomènes qu’on ne maîtrise pas est une bonne chose. Quelque part, sa génération sans « prédictologue » est une bénédiction.

Elle interrompt le cours de ses pensées quand elle aperçoit, lors d’un de ses trois cent soixante degrés, le type du phare l’interpeler en morse. « Ça y est, il va quitter sa tour de Pise. » La suite des signaux lui donne raison. Le gars arrivera à dix-sept heures. Pourquoi si tard ? Elle aura le temps de le savoir. Ou elle ne lui demandera rien, cela ne la regarde pas. Elle ne va pas le braquer alors qu’il va partager ses journées jusqu’à la relève.

L’idée de cette colocation avec un étranger la préoccupe. Elle ne dort plus très bien depuis qu’elle a compris qu’il allait tôt ou tard la rejoindre. Ils ont conversé une vingtaine de fois par signaux les deux derniers mois. Une cinquantaine de mots max à chaque échange. Peut-on dire qu’elle le connaît ? En tout cas, pour qu’il reste seul de son plein gré aussi longtemps, il s’agit forcément d’un original. Elle, c’est pas pareil, elle a une mission.

Ou se dit-elle ça pour se donner une contenance ? Rien ne l’obligeait à accepter ce job. D’ailleurs, ses parents lui ont bien fait savoir le mal qu’ils en pensaient. Sa mère a pleuré, son père s’est énervé une fois de plus en lui demandant ce qu’il y avait de si insupportable à relever les collets avec lui. Peut-être que ce n’était pas assez bien pour elle ?

Bien sûr que c’est assez bien pour elle. Le problème n’est pas là. L’enfer, c’est les autres, comme disait… Qui ça d’ailleurs ? Elle ne l’aurait jamais avoué à ses parents, mais elle a fui. Les mecs qui la font souffrir, les copines qui la prennent pour un faire-valoir, les gens qui la regardent de travers… Mais aussi ses parents qui ont considéré que son retour à la maison signifiait la résurrection de leur autorité sur elle.

« Donc, ma fille, tu fuis le monde pour être peinarde et tu laisses un parfait inconnu te rejoindre ? Qu’est-ce qui va pas chez toi ? » Elle n’allait pas le laisser mourir écrasé sous son phare, tout de même ? Elle se débat avec ses contradictions, jure à mi-voix, fait les cent pas sur la passerelle.

Voici son compromis avec elle-même : elle garde le fusil dans sa chambre, qu’elle ferme à clé. Elle met les choses au point avec le type dès le départ. Si elle lui demande de partir, il part. Elle lui donnera du carburant pour rejoindre la terre ferme. De toute façon, le trajet ne dure pas plus d’une journée.

Elle aperçoit une embarcation quitter le pied du phare. Pourquoi si tôt ? Il n’est que seize heures, il n’y a même pas deux kilomètres à traverser. Oh, le con est à la rame ! Nous sommes seuls au milieu de l’océan et tout ce qu’a trouvé ce mec, c’est une annexe à l’ancienne avec des rames en bois ?

Le plan de repli tombe à l’eau, impossible pour lui d’atteindre la côte en ramant. En plus, elle n’a qu’un moteur, pas deux. Pas question qu’elle lui donne son seul moyen de quitter les lieux en cas de problème. La voilà coincée. L’angoisse monte. La peur ne l’a jamais tétanisée, ce n’est pas aujourd’hui que ça va commencer, elle doit agir.

Elle descend les cent vingt-trois marches, ouvre le hangar à bateaux et entreprend de déplacer le moteur du Zodiac. Elle l’enlève de son support, le traîne en transpirant sur une vingtaine de mètres. Elle le cale debout sous une bâche dans l’appentis, verrouille le cadenas et met la clé dans sa poche. Elle efface avec son pied le sillon que l’hélice a laissé dans le sable. Son stratagème ne résistera pas à un homme déterminé, le cadenas sautera rapidement, mais que peut-elle faire d’autre ?

S’imposer dès la rencontre, montrer qu’elle a du cran, simuler la soldate qu’elle n’est pas. L’embarcation accostera dans cinq minutes, elle l’attend de pied ferme.

Le Phare et le Sémaphore – 1er chapitre

Pourquoi les mouettes ne chantent-elles pas ?

Rien ne lui manque de la terre ferme, hormis le pépiement joyeux des oiseaux (mais que sait-on du bonheur des oiseaux ?). En contrepoint, les mouettes semblent hurler leur revanche sur les terriens.

Il déduit que la tempête est passée au clapotis des vagues contre le pied du phare.

Il se redresse lentement et déplace l’édredon qui lui évite de rouler hors de son lit de camp.

Il avance jusqu’à la table pliante et se sert une demi-tasse de café, puisqu’il ne peut pas en verser plus.

Il sort, s’appuie à la rambarde, admire ce qu’il reste de la dune du Pilat. Sa vue l’amène à évoquer tout ce qui a été perdu. Le départ des derniers ostréiculteurs qui ont tenté de construire des maisons sur pilotis. Rien n’a tenu. Les autres, moins englués dans la vase du bassin, sont partis bien avant.

Désormais, il se sent seul sur cette absence de presqu’île.

L’isolement le gêne moins qu’un autre. Il n’a jamais été intégré : pas assez riche pour côtoyer la jet-set estivale, pas de famille enracinée dans les dunes pour faire partie des locaux. Un saisonnier qui, au fil du temps, a trouvé de quoi occuper les quatre saisons… L’été, serveur sur le débarcadère, le reste du temps dans les rayons du supermarché. De quoi louer, aidé d’une gestion budgétaire parcimonieuse, un studio près du sémaphore.

Le sémaphore… Ce n’est pas encore l’heure, il y pensera vers midi.

Malgré sa vie en marge de la bonne société ferret-capienne, il a toujours été attaché aux paysages qui l’entourent. S’il n’appartenait pas à la communauté des habitants, il était de celle des flâneurs, des marcheurs infatigables le long des baïnes.

Le sable des dunes et les habitants ont été délogés au même rythme.

Lui ne s’est pas posé la question, il n’avait nulle part où aller, personne à rejoindre. Les bidonvilles de Bergerac et Périgueux, les derniers coteaux de la rive droite du bordelais, assaillis par une eau boueuse et saumâtre charriant les décombres du centre-ville, ne lui disaient rien.

Le gérant de la supérette, voyant que son employé n’avait pas l’intention de partir avec le dernier convoi de l’armée, lui a donné les clés. De là viennent ses réserves, de quoi tenir un siège, et c’est bien de cela qu’il s’agit. Les tempêtes hivernales arrachent les dunes qui sont devenues des hauts fonds, couchent les troncs des pins morts depuis longtemps, emportent une à une les villas des Parisiens.

Les « amers », qui n’ont jamais aussi bien porté leur nom, ont survécu un peu plus longtemps. Dès le premier hiver, l’antenne radio s’est transformée en amas de ferraille bientôt dispersé. Le deuxième hiver, une déferlante a éventré le château d’eau, dans un bruit assourdissant de cataracte. Ne restent que le phare et le sémaphore. Posés un peu plus haut que les autres promontoires, ils résistent pour le moment…

Le phare n’en a néanmoins plus pour longtemps. Frappé à chaque tempête sur son côté ouest, il s’incline vers l’est. Désormais, les objets ronds roulent sur le lambris. Un petit tas de vis, de clous, d’écrous, de bouchons de liège grossit au fil des jours, là où le mur incurvé entrave leur course vers la mer.

Son cœur se serrera quand il devra quitter son refuge. Il sait où aller ensuite. Du moins, il caresse une idée.

Il est l’heure. Sortant de sa léthargie, il attrape sa lampe torche et le manuel de morse qu’il a emprunté au musée du phare. Deux appuis brefs, une pause, un long, un bref, une pause… : « Inclinaison trois degrés. Danger certain. Dois partir. » Il appréhende la réponse, il lui semble qu’elle se fait attendre. Il scrute le haut du sémaphore, les sourcils froncés, à s’en donner mal au crâne.

« Viens. Bienvenue. » Il tremble de soulagement. « Arrivée vers 17h. Merci. » Il sait qu’il n’y aura pas de message en retour. Elle partage avec lui une économie des mots qui laisse les situations et les gestes combler les silences.

Ses affaires et ses provisions sont emballées depuis une semaine déjà. Il a vérifié sa barque en bois à plusieurs reprises. Le délai qu’il a annoncé couvre l’heure qu’il lui faudra pour ramer jusqu’au sémaphore et l’attente jusqu’à l’étale de la marée basse. Mais, surtout, il mettra à profit le temps qui lui reste pour faire ses adieux : aux escaliers, au musée à moitié inondé, à la lentille qui ne tourne plus, à la rambarde qui l’a plus souvent soutenu que les gens qu’il a croisés.

Il embarque enfin, et rame avec détermination. La fin du monde sera peut-être le début de sa vie.

Lire le deuxième chapitre

Elle reviendra toujours à la plage

La lumière du matin forme des motifs mouvants sur son visage. Elle aime ces volets aux planches de bois disjointes. Ils sélectionnent les meilleurs rayons, les diffractent, lui offrant un réveil naturel et contrôlé. A la couleur du jour sur les murs de sa chambre elle devine l’heure et le temps qu’il fait.

Elle s’assoit sur le bord de son lit, attache ses cheveux en une queue de cheval solide plus qu’élégante. Après un passage sommaire à la salle de bain où elle évite le reflet du miroir, elle descend. Elle se verse un bol de céréales et récupère son téléphone qui chargeait à la cuisine. Elle prend son petit déjeuner, tout en consultant la chaîne Youtube Lacanau Surf Info.

Elle admire la constance de l’homme qui tourne ces vidéos. Tous les jours, toute l’année, depuis qu’elle est en âge d’avoir son propre portable, ce monsieur commente les vagues et annonce les conditions météo. Quelle est sa vie ? Il ne part jamais en voyage ni en visite chez des amis ? Il n’est jamais malade ? Qu’en pensent sa femme, ses enfants ?

Aujourd’hui, les conditions promettent d’être chaotiques. Les vagues dépassent les trois mètres. Un vent de nord-nord-ouest forcissant transformera bientôt le plan d’eau en un bouillon d’écume marron. Atteindre le large s’avérera sportif, mais elle a confiance en ses capacités. Toutes les semaines depuis des années, elle s’astreint à surfer. Elle se retrouve souvent seule au peak. Parfois le courant la fait dériver plus vite qu’elle ne peut ramer. Quand elle voyage, qu’aucune houle n’est accessible, elle remplace sa session par une séance de gainage, de course à pied, de yoga…

Son entourage ne comprend pas son obsession pour ce sport. Même son père, qui l’a pourtant initiée et l’accompagne encore régulièrement, lui demande souvent à quoi bon s’astreindre à cet entraînement. Elle n’a jamais eu l’intention de faire de la compétition, ni n’a suivi d’études pour devenir prof de sport ou entraîneur.

Sa motivation n’est pas rationnelle, elle le sait et le confesse volontiers. Plus exactement, sa motivation s’appuie sur une quête qu’elle n’avoue que rarement, et dans des circonstances de profonde connivence. Le spot médocain où elle a ses habitudes n’est pas particulièrement reconnu par la communauté, aucun circuit professionnel n’y organise d’épreuves. Mais elle y a été témoin d’un miracle.

Elle avait dix ans. Assise sur la plage, ruisselant encore de sa baignade matinale, elle regardait son père surfer. Elle ne pratiquait pas régulièrement à cette époque, mais l’accompagnait toujours jusqu’au bord. Elle le suivait des yeux autant qu’elle pouvait. Au bout d’un moment, elle le perdait de vue. Tous les surfers en combinaison noire se ressemblent vus de la plage.

Ce matin-là, un fort vent venu des terres soufflait sur une houle particulièrement ordonnée. Du haut de la dune, le spectacle attirait les badauds. C’est alors qu’une série plus puissante que la moyenne balaya le spot. Une vague aux proportions hors norme commença à déferler bien plus au large que les précédentes, prenant par surprise les sportifs, emportés par un redoutable mur d’écume.

Un seul homme avait suffisamment anticipé l’arrivée de ce monstre. Pagayant de toutes ses forces, il avait réussi à passer par-dessus avant qu’il n’éclate. Il se mettait maintenant en position pour la suivante. Quand la deuxième vague de la série approcha, il ne fit pas de doute qu’elle serait encore plus haute. L’homme dosa sa rame pour atteindre la bonne vitesse au moment où la houle le rattraperait. Il accusa un léger retard, et dut s’engager dans un creux plus prononcé qu’il n’aurait été souhaitable. Il se leva rapidement, manqua perdre l’équilibre mais réussit à se rétablir et orienter sa planche grâce à un puissant appui du pied arrière.

La manœuvre le ralentit, il fut alors rattrapé par le déferlement. On le vit s’accroupir, se tasser pour se faire le plus petit possible. Masqué par la lèvre de la vague, on ne le voyait plus. Elle retint son souffle plusieurs secondes, jusqu’à ce que le surfer émerge victorieux du tube. Une exclamation parcourut la dune, des applaudissements sporadiques se firent entendre.

Le héros du jour revint sur la plage allongé sur sa planche, poussé par l’écume. Et elle le reconnut. C’était son père ! Elle courut vers lui les bras tendus. Il semblait hagard et ne s’aperçut de sa présence qu’au moment du contact. Elle le serra fort, appuyant sa joue contre le néoprène de sa combinaison. Quand elle leva la tête pour le regarder, elle vit qu’il pleurait en souriant.

« Mais pourquoi tu pleures, c’était super bien ce que t’as fait !

– Tu vois ma chérie, je pense que ce sera la plus belle vague de ma vie.

– Mais pourquoi t’es triste ?

– Je ne suis pas triste, je suis ému. Faire un tube, je ne pensais pas y arriver un jour. »

Il avait raison. Jamais plus il ne réussit cet exploit. Il n’en garda aucune frustration. Au contraire, il lui confia à plusieurs reprises se sentir privilégié d’avoir vécu une telle expérience, et plus encore de l’avoir partagé avec sa fille.

Voilà pourquoi elle surfait. Elle voulait vivre ce moment, elle aussi. Son entraînement ne servait qu’à une chose : la préparer à cette épiphanie. Son père avait eu de la chance ce jour-là, son niveau n’aurait pas dû lui permettre de réaliser cette manœuvre. Elle ne voulait pas gâcher sa future opportunité. Depuis ce jour, aucune des sessions, ni de son père, ni d’elle, n’avait offert les mêmes conditions. Elle se devait d’être prête quand le jour viendrait. Mais ça ne sera pas aujourd’hui non plus.

Tant mieux, car elle aurait dû réviser son plan.

Elle lave son bol et sa cuillère dans l’évier, les sèche avec un torchon et les range. Elle sort, ferme la porte d’entrée, et dépose les clés sous un pot de fleurs. Elle contourne la maison. Sa planche et sa combinaison reposent sur une structure en bois flotté. Elle l’a elle-même conçue voilà quelques années pour faire sécher son matériel après rinçage. Elle attrape sa planche sous le bras, s’arrête un moment, et délaisse le reste de l’équipement.

Elle rejoint sa Renault Clio garée dans l’allée. Sur les barres de toit, elle sangle sa planche, teste machinalement la solidité de son installation. Ces gestes répétés mille fois ne nécessitent plus aucune réflexion consciente de sa part. Dommage, elle aurait préféré s’occuper l’esprit, éloigner les voiles noirs qui l’obscurcissent.

Elle démarre, passe le portail et s’engage sur la départementale. Vite, la forêt de pins succède aux maisons de son lotissement. La route rectiligne se déroule sur plusieurs kilomètres. La monotonie du paysage provoque des somnolences aux conducteurs peu avertis. Elle-même a manqué plus d’une fois verser dans le fossé, enveloppée par l’agréable lassitude qui suit les efforts intenses.

Après dix minutes de trajet, elle arrive dans la petite agglomération qui s’est construite autour de l’accès à l’océan. Un commerce d’articles de plages, deux ou trois restaurants proposant de la cuisine rapide sur des chaises blanches en plastique, un magasin de glisse… Tous fermés en cette saison. Le parking lui aussi est désert. Le temps aurait été plus clément, elle aurait reconnu les voitures des habitués. Elle ne les qualifierait pas d’amis, mais ils échangent quelques mots une fois arrivés sur le sport, ils se prêtent parfois un pain de wax. Les autres sportifs représentent également un facteur de sécurité une fois dans l’eau.

Il y a quelques années, le leash qui la relie à sa planche avait cassé lors d’une chute. Elle s’était retrouvée à nager dans une mer formée, ne voyant plus la côte que par intermittence. La panique l’avait prise, elle tournait la tête en tous sens pour repérer sa board. Les vagues qui explosaient à quelques mètres devant elle l’obligeaient à plonger profondément pendant plusieurs secondes. Elles se succédaient trop rapidement pour qu’elle reprenne son souffle.

Sorti de nulle part, un surfer s’était approché d’elle et l’avait fait monter à plat ventre sur son longboard. Tous deux avaient rejoint le rivage sans encombre. Après avoir remercié le surfer, elle s’était assise en tailleur pour se remettre de ses émotions. Elle s’apprêtait à faire le deuil de sa planche. Mais un enfant la lui avait rapportée quelques minutes plus tard. Son surf s’était échoué à cent mètres de là.

Elle avait raconté cette mauvaise expérience à son père, ainsi que sa crainte d’avoir perdu le matériel qu’il lui avait offerte la même année. Il lui avait répondu : « dans ces circonstances, ne t’inquiète pas pour ta planche. Elle reviendra toujours à la plage. Elle sera poussée par la mousse comme toi en fin de session. »

Elle se gare à proximité de l’accès au rivage. Elle se change entre ses portières ouvertes, bien que personne ne soit visible aux alentours, par habitude. Elle verrouille sa voiture, et accroche la clé à un petit ergot au-dessus de son pneu arrière gauche, sur la face intérieure de la carrosserie. Voilà des années qu’elle utilise cette technique. Personne n’a encore découvert cette cachette. Seuls son père et elle la connaissent.

En maillot de bain, pieds nus, sa planche sous le bras, elle s’engage sur les caillebotis. Puis elle dévale la dune à grandes enjambées. Sur la plage, le sable froid lui provoque un frisson qu’elle réprime. Ce n’est que le début, il n’est pas question de renoncer par frilosité. Elle s’arrête avant que ses orteils ne touchent l’eau. Elle regarde les vagues déjà passablement désordonnées, crénelées par le vent de travers. Celui-ci souffle modérément, additionnant son énergie à celle de la marée pour générer un courant latéral. Pour contrer la dérive, elle parcourt quelques dizaines de mètres vers le nord. Ce décalage devrait lui permettre de se retrouver au bon endroit pour franchir la barre, là où les vagues déferlent.

Une rafale arrache une larme à son œil humide. Elle l’essuie et se plie en deux pour attacher son leash à sa cheville droite. Elle s’engage dans l’eau d’un pas déterminé. Passé le choc thermique initial, elle ne sent plus ses pieds et ses cuisses durcissent sous l’effet du froid. Une fois immergée jusqu’au bassin, elle s’allonge sur sa planche et entame une rame énergique. Des lignes de mousse l’atteignent à un rythme soutenu. Selon la hauteur du mur qui cherche à la repousser, elle plonge sous la vague ou passe par-dessus. Dans les intervalles, il n’est pas question de reprendre sa respiration. Elle pagaie sans discontinuer.

Elle atteint un banc de sable où l’eau lui arrive à la taille. Elle en profite pour descendre de sa planche et maintenir sa position jusqu’à une accalmie, malgré le courant qui menace de lui faucher les pieds. Elle repère une brève pause entre les séries et s’élance à nouveau. Elle réussit à franchir les derniers murs d’eau grâce à des « canards », ces plongées sous les vagues que tout surfer se doit de maîtriser pour accéder au large.

Là, le tumulte des vagues ne provoque plus qu’un son étouffé, la houle la fait osciller avec douceur comme un bouchon de liège. Assise sur sa planche, elle reprend sa respiration. Puis elle se déplace un peu vers le sud, là où les vagues déroulent mieux. Elle prend des repères sur la côte (une dune un peu plus haute que les autres, un tronc déposé par la marée). Après chaque tentative, elle reviendra exactement ici.

Elle se félicite d’avoir mis fin à son traitement, ses forces sont revenues rapidement. Sans ça, jamais elle n’aurait pu se mettre à l’eau et ramer avec autant d’énergie. Sa décision de ne plus se soigner, elle l’a prise toute seule il y a quelques semaines, et n’en a parlé à personne. Elle a menti à son père, ce qui n’était encore jamais arrivé.

A l’approche d’une nouvelle série, elle s’allonge. Une fois certaine que la vague en approche lui convient, elle enchaîne plusieurs puissants mouvements de rame qui lui donnent la vitesse nécessaire pour être poussée par la houle. Elle s’accroupit d’un bond souple, et descend la pente à pleine vitesse. Les muscles de ses jambes jouent le rôle d’amortisseurs face aux imperfections du plan d’eau. En bas de la vague, son corps se détend pour amorcer un puissant virage qui la propulse jusqu’à la lèvre. Elle ne réussit pas sa manœuvre de sortie et est projetée sur le banc de sable. Son épaule touche le fond, mais le choc est léger. A peine remontée à la surface, elle récupère sa board et repart au peak.

Elle enchaîne les vagues à un rythme effréné, ne s’accordant aucun répit. Pendant une heure, elle flirte avec ses limites. Elle charge les plus grosses vagues, même lorsque celles-ci ne lui offrent aucune chance de manœuvrer. Elle ne cherche pas le plaisir, mais l’épuisement.

Sa mère a contracté la même maladie, au même âge qu’elle. S’en sont suivies des années d’allers-retours à l’hôpital, de lectures de résultats d’analyse, d’appels à des spécialistes pour trouver la voie de la rémission. Elle l’a vue se dessécher, perdre son énergie, et finalement s’éteindre.

Ces dernières images d’un corps quasi invisible sous les draps ont remplacé celles de sa mère virevoltant dans leur maison les matins de semaines, insultant les autres automobilistes sur le chemin de l’école, attrapant ses joues pour les couvrir de baisers avant de la laisser descendre. Ses parents ont obéi aux blouses blanches, et ceux-là leur ont volé leurs derniers moments à trois. Sa colère contre le corps médical n’a cessé de croître depuis. Quand ce fut son tour de faire face aux médecins, elle leur a mené la vie dure. Elle refuse de tout son être de finir comme elle. Elle veut choisir sa mort comme sa vie.

Ses bras lui font mal, elle éprouve des difficultés à redresser son buste lorsqu’elle est allongée. Elle refuse de se laisser aller, elle rame sur chaque série. Elle boit un peu la tasse par manque de souffle. Le froid la fait claquer des dents, elle sait que ses lèvres tournent au violet. Quand elle était enfant, son père et elle avaient convenu de mettre fin à leurs sessions quand sa bouche arborait cette couleur. Sans quoi elle n’aurait jamais voulu sortir.

« Encore quelques-unes », se dit-elle. Elle se rend compte que le ciel s’est peu à peu dégagé, et que le vent a tourné. En contradiction avec les prévisions météo, le vent provient désormais de l’est, sans avoir perdu de sa force. Elle fronce les sourcils. Ce n’est pas censé arriver. Sur cette côte, le vent d’est est une brise de terre qui se déclenche la nuit et s’affaiblit en matinée. En temps normal, si le vent vient du nord dès l’aube, il reste orienté ainsi jusqu’au soir.

Le changement des conditions transforme le plan d’eau. Il s’apaise, il bleuit. Les séries gagnent en régularité. Le souffle venu du littoral freine les vagues. Celles-ci se lèvent progressivement avant de déferler. Quand elle passe par-dessus une crète, une pluie de gouttelettes s’abat sur sa tête et ses épaules. Ce signe ne trompe pas : cette session s’apprête à devenir mémorable !

Plus question de se ruer sur la première vague venue, désormais elle sélectionne. La mutation dans le comportement de la houle la perturbe sur ses premières tentatives. Les vagues passent sous elle sans la pousser suffisamment. Elle se repositionne, plus proche de la zone d’impact.

Ses forces l’abandonnent, elle ne pourra pas s’offrir plusieurs essais. Une série approche. Elle prend le risque que les vagues lui éclatent dessus pour économiser sa rame. Elle laisse passer la première, et s’engage sur la deuxième. Pour coller sa planche à cette face particulièrement raide, elle l’incline quasiment à la verticale. Elle réussit néanmoins à poser ses deux pieds dessus en fin de descente et s’oriente vers la droite, dans le sens du déferlement.

Elle bascule le poids de son corps sur son pied arrière pour ralentir. Elle entend derrière elle le fracas de l’écume. Elle ne sent plus les rayons du soleil sur son visage. L’eau l’entoure comme une matrice tapageuse. Elle voit seulement un morceau de ciel à quelques mètres devant elle.

Une décharge d’adrénaline la parcourt. Sa vision prend la forme d’un tunnel. Le temps se distend. Elle mobilise toute sa concentration et ses réflexes pour poursuivre cette sortie qui se dérobe. Une fraction d’inattention, une erreur de positionnement et la vague la culbutera puis la catapultera sur le banc de sable.

L’issue se rétrécit, son crâne effleure le plafond de cette grotte éphémère. Elle se recroqueville pour ne pas se laisser déséquilibrer. Sa main droite trace un sillon dans le mur liquide. Elle se penche en avant, tend son cou vers son objectif. Elle appuie de toutes ses forces sur son pied avant pour prendre de la vitesse. La manœuvre n’est considérée comme réussie que si le surfer arrive à s’extraire debout de la masse. Pas question de se contenter d’un demi-succès !

Ses cuisses brûlent sous l’effort, une crampe menace son mollet droit, ce qui la ferait immédiatement chavirer. La caverne instable réduit encore ses proportions, alors même alors que la sortie ne se trouve plus qu’à un bras. La surfeuse mobilise toute sa souplesse pour s’adapter une fois de plus aux dimensions exigües qui la compriment. Dans un cri d’effort, elle force les bords du tube, poussée par un souffle chargé d’embrun, et se retrouve à l’air libre.

Droite sur sa planche qui décélère rapidement, elle porte les mains à son visage, les yeux levés vers le ciel. Dans un mouvement cent fois répété, elle s’allonge sur sa planche avant même d’être à l’arrêt. Ses mains agrippent le nez de sa board, elle enfouit sa tête entre ses bras tendus.

Elle sait l’exploit personnel qu’elle vient d’accomplir, et les conditions improbables qui ont été réunies pour le rendre possible. Ces quelques secondes d’éternité représentent le plus beau cadeau qu’une divinité pouvait lui faire, quelle qu’elle soit. Elle se doit de profiter à fond de ce moment, malgré la fatigue, malgré le froid qui engourdit ses membres. Alors elle retourne décrocher d’autres moments de grâce. Assise sur son surf, le dos droit, elle fait face l’horizon. Elle jette un coup d’œil derrière elle en direction de la plage.

Des curieux sortis de nulle part la montrent du doigt. D’autres sont déjà en combinaison, une planche sous le bras. Dans quinze minutes elle sera rejointe par des affamés de sensation forte. Elle n’aura pas la force de s’imposer face à eux en plus d’affronter ces conditions exigeantes. L’image du surfer empreint d’un esprit de communion avec ses pairs et la nature est un mythe. Il suffit d’une session estivale à Lacanau pour comprendre que le surf est une compétition pour les meilleures vagues.

Elle va manquer de temps, alors elle décide d’appliquer dès à présent son plan, avant qu’on ne lui porte un secours mal venu. On ne lui volera pas la fin qu’elle s’est promise. D’un léger coup de rein, elle se déséquilibre et se laisse basculer dans l’eau. Elle attrape sa cheville et détache le leash qui la solidarise avec sa planche. Lorsqu’un train de vagues passe, elle pousse sa board loin d’elle, vers le rivage.

Puis elle cesse de battre des jambes. Elle expire, et ce faisant coule doucement. L’océan l’enveloppe et anesthésie ses sens. Elle ferme les yeux. Le grondement des masses d’eau propulsées sur le sable sature ses tympans comme un roulement de tonnerre ininterrompu.

Elle essaie de vider sa conscience. Elle s’interdit tout mouvement afin de rester sous la surface. Elle se laisse porter par le va-et-vient de la houle. Ce bercement la réconforte et l’aide à ne pas penser à ce qu’elle est en train de faire. Elle n’a pas peur, l’eau a toujours été son élément.

Son entraînement lui permet de retenir longtemps sa respiration, elle ne ressent pas l’asphyxie. Et sans ses séances sportives « à la dure », elle n’aurait pas attrapé cette vague, aujourd’hui. Malgré elle, elle repense à ce tube improbable. A la joie intense qu’elle a éprouvée. Quand elle racontera ça à son père, il sera dingue !.. Ah, sauf qu’elle ne parlera plus à son père, ni à quiconque…

Vivre un tel moment et mourir juste après, quelle drôle d’idée. D’un autre côté, elle n’avait pas vraiment prévu ces circonstances. Son plan consistait à lutter dans une mer déchaînée jusqu’à l’épuisement du corps et de l’esprit, seule, loin des regards. Son cadavre aurait été retrouvé plus tard (ou pas, peu importe), tout le monde aurait conclu à une noyade. Elle se serait épargnée des années de souffrance dans une chambre aseptisée, et l’accident aurait atténué la culpabilité de son père. Plus qu’en cas de suicide avéré en tous cas.

Le cours de ses pensées la sort de sa méditation. Elle revient au présent, et le souffle lui manque. Elle ne peut se retenir de battre des pieds et rejoint malgré elle la surface. Seul son visage émerge, elle inspire par saccades. Autour d’elle, la mer est agitée. Le courant l’a rapprochée de la zone de déferlement. Elle nage vers le large pour revenir dans des eaux plus calmes. Alors qu’elle s’apprête à s’immerger à nouveau, elle aperçoit un surfer à quelques dizaines de mètres. Comme il ne l’a pas repérée, elle expire rapidement pour couler.

Les yeux ouverts, elle perçoit de fugaces reflets argentés autour d’elle. Elle se trouve dans un banc de poissons ! Le soleil fait miroiter leurs écailles, elle les sent presque la frôler. Elle sourit. Elle feint d’être une algue portée par le courant pour prolonger le moment. Elle est heureuse. Les mulets tournent autour d’elle. Lorsque l’asphyxie la gagne, remonter à la surface la frustre.

Elle replonge. Ses pieds effleurent le sable. Cette matinée est trop belle, elle veut en profiter encore, et chérir son souvenir. En parler à son père, le voir écouter attentivement, puis rester silencieux, les yeux dans le vague. Avant elle croyait qu’il ne l’écoutait pas. Ella a compris plus tard qu’il s’agissait de l’inverse. Il boit intensément ses paroles, s’en imprègne pour imaginer ce qu’elle a vécu. Cet effort le rend muet et faussement distant. Il lui manque.

Elle aspire une autre bouffée d’air. Elle comprend qu’elle ne veut plus de son scénario macabre. Ses pensées ne lui proposent que des réflexions positives, son corps ne lui offre que des sensations agréables. Sa fatigue se mue en délassement. Les poissons sont partis picorer le sable plus loin. Elle reste seule avec les rayons du soleil.

Elle s’abandonne à ce sentiment nouveau : vouloir de tout son être vivre encore et encore ces moments de quiétude avec la Nature. Voler le plus d’instants précieux à la maladie, être certaine que jusqu’au bout, il y aura de la joie à grapiller.

« Tu as besoin d’aide ? »

Elle se retourne. Le surfer de tout à l’heure est en train de ramer vers elle. Elle le regarde, un peu ahurie.

« Tu as perdu ta planche, tu veux que je te ramène ? »

Elle réfléchit. « Oui, je veux bien », lui répond-elle en esquissant un sourire.

Il l’observe quelques instants, étonné de la voir sereine. Il lui dit de s’accrocher à ses épaules, qu’il va ramer vers la côte.

« J’espère que tu vas retrouver ta planche », lui dit-il par-dessus son épaule.

« Je ne me m’inquiète pas. Elle reviendra toujours à la plage. »