Auteur/autrice : Nicolas Oyarbide (page 1 of 1)

Le dernier dragon

Mon père me répétait souvent :

« Il y a cinq principes à suivre pour être un bon roi. Cinq, comme les doigts d’une main, ce n’est pas trop difficile à retenir ça, non ? Même toi, tu devrais y arriver. Je disais donc cinq principes : le premier, respecte ta femme mais ne l’écoute pas, le deuxième, protège tes enfants, même les cadets inutiles comme toi car on ne sait jamais, le troisième, protège ton peuple car il n’est pas fichu de le faire par lui-même, le quatrième, détruit une caverne de gobelins tous les mois, et le dernier et le plus important de tous, tue un dragon.

– Père, pourquoi faut-il tuer un dragon ? Demandais-je invariablement.

– Cet enfant m’aura à l’usure… Parce qu’en tuant un dragon, tu assois ton autorité par la démonstration de ta bravoure. Le peuple n’aime pas les faibles, et encore moins les intellectuels. D’ailleurs range-moi ces livres, tu me fais honte ! J’ai oublié un des principes : détruire une caverne de gobelins tous les mois, je te l’ai dit, ça ?

– Oui, Père, vous l’aviez déjà dit.

– Et bien quoi ? Que faut-il faire quand on parle de gobelins ? »

Et nous crachions de concert sur le sol de ma chambre, sur ces pavés polis par des siècles d’allers-retours de rois déçus par leurs derniers nés.

Etant le troisième d’une fratrie, on me prédestinait à rejoindre l’école de magie du royaume. Celle-ci s’était fait une spécialité des sorts et potions renforçant la puissance, le courage et l’endurance de notre armée. Coincé entre deux empires, notre petit domaine ne devait sa survie qu’à la férocité de ses troupes soutenues par des tonneaux de breuvages aux vertus fortifiantes. Du moins, c’est ce que m’avait expliqué mon père.

Un de mes précepteurs venu du lointain Occident avait fourni une autre raison à la longévité de notre dynastie : notre pays, cerné de montagnes, aisément contournable au sud par la route et au nord par la mer, sans aucun métal précieux, ne suscitait aucunement la convoitise de ses voisins. Aucun bénéfice substantiel ne remboursait l’effort pour conquérir ces quelques vallées.

Toujours selon ce professeur original, les dragons de nos montagnes représentaient nos meilleurs gardiens. Visibles de loin lorsqu’ils sont en vol, ils rappelaient à tous ce qu’il en coûte de passer par les quelques cols praticables en été. Il nous trouvait d’ailleurs mal avisés de tuer ces bêtes. Car comme chez tous les super prédateurs, leur fécondité était faible. Une dragonne pondait un œuf par siècle, alors que les chefs du royaume se succédaient tous les quinze ans en moyenne. La population draconique se renouvelait en conséquence beaucoup moins vite que ses individus n’étaient abattus. A ce rythme, il n’y aurait bientôt plus de dragons pour nous protéger.

Cet homme différent de mes précédents maîtres me faisait également remarquer que les potions confectionnées par l’école de magie ne devaient leurs effets qu’à leur taux d’alcool élevé. Selon lui, il ne s’agissait pas de capacités surnaturelles. Nos guerriers étaient simplement trop ivres pour percevoir le danger et ressentir la douleur.

Lorsque, fier d’avoir appris quelque chose d’utile à la survie du royaume, je partageai ces informations lors d’un dîner, mon père le roi entra dans une rage folle. Il hurla que le précepteur encourageait ma couardise, que j’étais déjà bien assez peureux sans son aide, que ma mère nous avait encore gratifié d’une riche idée en mandant un étranger, et peut-être même un agent ennemi, pour faire mon éducation. Mais tout était de sa faute à lui, le Roi, voilà ce qu’il en coûtait de ne pas respecter le premier des cinq principes.

Je ne revis jamais ce précepteur. Le vieux mage qui avait formé mes frères avant moi reprit du service. Il me fit durement payer ma perméabilité aux idées séditieuses de l’espion. Je passai des mois à recopier la généalogie des barons du pays.

Mes frères avaient hérité des vertus attendues de bons suzerains. Ils mangeaient comme quatre, devenaient grands, forts et poilus comme les yaks de nos régions, toujours prêts à en découdre. Ils s’embarrassaient peu de toutes ces subtilités et nuances qui faisaient de moi une chiffe molle, incapable de sortir le glaive le premier lors des rixes avec les fils de nos vassaux.

Mon frère aîné n’avait pas seize ans quand il partit affronter son dragon. Un pisteur en avait repéré un à trois vallées de distance de notre château, et localisé son « aire », c’est-à-dire son nid fait de troncs et de branches de sapins. La tradition voulait que toute la maisonnée accompagne le jeune seigneur jusqu’au pied de la montagne où vivait le dragon. L’escalade jusqu’au sommet se pratiquait en revanche seul, équipé d’un bouclier, d’une épée, de piolets, de cordes et de quelques provisions.

Pendant que le dauphin grimpait vers sa légende, nous nous installâmes dans de confortables tentes, largement pourvues en victuailles et en bois de chauffage crépitant. Mon père riait à gorge déployée, s’enivrait de vins méridionaux tout en contant pour la millième fois comment lui-même, à peine pubère, avait terrassé la bête la plus âgée et donc la plus grosse de toute la chaîne sud des montagnes frontalières. Ma mère se tordait les mains, se mordait les lèvres au point de les colorer du carmin de son sang anémique. Mon autre frère criait à qui voulait l’entendre qu’il partirait lui aussi chasser le dragon à peine son aîné revenu. Ces déclarations déclenchaient des manifestations de tendresse rares de la part de mon père. Il serrait le benjamin contre lui tout en souriant.

Mon frère revint deux jours plus tard, sale et égratigné, portant sur son dos une hotte dégouttant de sang et surplombée d’une nuée de mouches. Ayant prévenu de son arrivée à grand renfort de cris gutturaux, il attendit que l’équipée s’extirpe au complet des tentes pour sortir du sac son trophée et le brandir à bout de bras. La tête de dragon pesait trente livres tout au plus, et se terminait par des lambeaux de tendons, d’écailles et de chair déchiquetés. Mais l’assemblée n’accorda que peu d’intérêt à la qualité du trophée, tout occupée à beugler des vivats et congratuler le jeune héros à grands coups de tape dans le dos.

Le chemin du retour fut joyeux et bruyant. Pour ma part, je ne détachai pas mes yeux de la gueule du dragon, posée à l’arrière d’un chariot. Puis ma mère se plaignit de l’odeur pestilentielle que dégageait le crâne en décomposition. Celui-ci fut jeté dans un fossé, dans l’indifférence de ma famille trop occupée à écouter les éloges des courtisans.  Mon esprit décidément tordu souffrit de cette mort inutile.

Les jours suivants, la vie de château reprit son cours. Mon frère aîné ne l’entendit pas de cette oreille, et prolongea son triomphe en visitant toutes les tavernes de la ville, pour finir chaque soir dans les bras d’une prostituée différente. L’intendant alerta mon père de cette conduite inappropriée. Le roi rétorqua que son fils était plein d’une sève qu’il devait épancher. D’ailleurs au même âge lui-même tuait chaque matin un malandrin et besognait chaque après-midi une fille de vassal. Ma mère fronça le nez et souffla le plus ostensiblement possible. Mais mon père, depuis l’anecdote de l’espion de l’ouest comme il l’appelait, prenait garde à ne plus réagir à aucun des signaux émis par sa femme.

Pendant encore un mois mon grand frère continua à s’épancher de cette sève qu’il possédait en quantité, ne revenant au château que pour soutirer une bourse d’or à l’intendant et repartir aussitôt. Ses amis l’attendaient derrière les grilles qui entouraient la demeure royale. Je remarquai qu’il ne s’agissait plus des habituels fils de marquis et de comtes. Ceux-là formaient un groupe des deux sexes coloré, emplumé, titubant, reniflant et particulièrement sonore. La troupe vidait ensuite les lieux en zigzaguant, effrayant les bonnes gens par ses aboiements et ses quolibets. En son sein, mon frère faisait tomber la monnaie dans le décolleté des jeunes femmes pour les faire glousser. Dans mon dos, l’intendant soupirait et me répétait : « tout cela va mal finir. Je vous en conjure, n’imitez pas le dauphin, tenez-vous toujours à distance du vice. Votre dynastie n’a jamais su résister aux tentations. »

Un matin je fus réveillé par les cris de mon père. Cela faisait bien longtemps qu’ils ne me réveillaient plus, mais un tumulte inhabituel les accompagnait. Je me levai, m’habillai en hâte pour rejoindre la grande salle. L’intendant se tenait tête baissée devant le roi qui s’agitait en tous sens, proférant des menaces entrecoupées de sanglots bouillonnants. A l’arrière de la scène, ma mère gisait inerte, encore plus pâle que d’habitude, dans les bras de sa favorite.

En décryptant les borborygmes du roi, je compris que son aîné avait été retrouvé baignant dans une mare de sang et de boue, à l’arrière d’une maison de passe. Dans cette rue qui ne voyait jamais le jour, un couteau lui avait percé l’œil, le ventre et l’aine. Aucun témoin ne s’était manifesté. Mon père promit de trucider tous les habitants et brûler tout le quartier si on ne lui présentait pas le coupable.

Les semaines suivantes couvrirent la ville de noir : celui du deuil et celui de la suie des gargotes et maisons closes incendiées par la garde royale. Les funérailles du dauphin bénéficièrent d’une décoration imaginée par mon père. Lors des préparations, j’entendis pour la première fois ma mère hausser le ton en refusant cette mise en scène. Mais mon père, fidèle à sa parole, ne tint aucunement compte de son avis. Sur le chemin emprunté par le cortège, tous les vingt mètres environ, on pendit ce que le royaume comptait de malfrats et d’indigents. Les cadavres restèrent suspendus pendant une bonne semaine, jusqu’à ce que la corporation des médecins de la ville ne vienne alerter sur les risques d’épidémie de peste et de choléra.

Une fois le fils préféré enterré dans la crypte familiale, le roi mit sur pied plusieurs expéditions pour éradiquer les gobelins des montagnes environnantes. Ils y étaient forcément pour quelque chose, à tout ce malheur. Dans le doute, mieux valait ne pas s’abstenir. Flanqué de ses deux derniers fils et suivi des plus gaillards représentants de la noblesse, le suzerain parcourut des kilomètres de cavernes, pourchassant l’engeance verte et pustuleuse. Animé d’une rage inextinguible, il devançait bien souvent le reste de la troupe qui en était réduite à achever les créatures blessées dans son sillage. Les conseils de prudence des vassaux les plus loyaux obtenaient pour réponse des regards furibonds et des phrases inarticulées. Les sujets les moins loyaux, eux, se lançaient des demi-sourires et des regards entendus.

Durant ces expéditions, je trainais mes chausses en arrière du groupe. Entre deux coups d’épée peu convaincus et assénés dans le vide, je découvris ce que personne ne m’avait appris. Certains gobelins parlaient la langue des humains. Certes mal, car leurs gorges et leurs langues s’adaptaient difficilement à nos locutions, mais tout de même suffisamment pour être compris. Leurs habitations, loin d’être les bauges qu’on me décrivait, faisaient montre d’un artisanat avancé : ferronnerie, charpenterie, maçonnerie, et dans les intérieurs des œuvres artistiques indiscutables, même si leur beauté m’échappait.

Le plus étonnant fut le nombre d’ustensiles de manufacture humaine que je découvris. Quand j’interrogeai un marquis sur ce phénomène, il me répondit : « jeune homme, vous n’êtes pas sans savoir que cette vermine pratique la rapine et le pillage dès que l’occasion lui en est donnée, mmmmh ? Comment voudriez-vous que ces animaux façonnent ces objets ? D’ailleurs, ils doivent les voler comme la pie vole, pour décorer leurs nids avec des choses qui brillent, mmmh ? » Pourtant à deux reprises j’aperçus un chariot de marchand se carapater des abords des grottes en nous voyant arriver.

Au retour de la dernière équipée, je me rendis dans l’office de l’intendant, une pièce surchargée d’étagères croulant sous les livres de comptes et les parchemins, à peine éclairée par un vitrail étroit. A mon entrée, cet homme au crâne luisant et parsemé de taches brunes leva un sourcil interrogateur : « c’est bien la première fois de ma carrière qu’un membre de la famille royale entre ici. Que voulez-vous, mon prince ? » Je lui exposai alors mes doutes quant à l’image que nous nous faisions des gobelins, de leur soi-disant bestialité, de leur absence de conscience. L’intendant sourit : « vous voilà bien embarrassé avec ces questions auxquelles personne ne souhaite répondre, n’est-ce pas ? J’aimerais pouvoir discourir avec vous sur l’intelligence comparée des gobelins, des trolls des montagnes et des farfadets sylvestres, mais je ne suis malheureusement pas qualifié. Par ailleurs, et vous l’avez déjà compris sinon vous ne vous tiendriez pas devant moi, ces réflexions exprimées à voix haute ne vous vaudront que des ennuis dans l’enceinte du château. Chérissez-les, conservez-les bien au chaud dans votre esprit. Il viendra peut-être un jour où vous pourrez les exploiter pour le bien du royaume. »

Chaque matin, je trouvai mon père un peu plus affalé sur son trône. Je pouvais presque distinguer les nuages noirs qui s’amoncelaient autour de sa tête. Ordinairement, la grande salle voyait défiler le peuple et la noblesse, chacun présentant une doléance ou informant du dénouement d’une affaire à l’autre bout de la vallée. Désormais le roi accueillait les nouvelles, même les plus réjouissantes, avec un air ennuyé. Il n’avait jamais été enclin à la clémence ni à la mesure, mais maintenant chaque arbitrage aboutissait à l’exil voire la mise à mort du requêteur ou de l’opposant… Rapidement les paysans comme les seigneurs cessèrent de se présenter. Le roi restait immobile sur son siège durant des heures, dépassant à peine au-dessus des accoudoirs. Puis il se levait pour se rendre dans les caves et vider plusieurs bouteilles prises au hasard dans les réserves.

La reine, de son côté, ne quittait plus sa chambre. Elle avait fait couvrir de crêpe noir les meubles, tableaux et tapisseries de ses appartements. Même la crypte me paraissait plus accueillante. Je me forçais néanmoins à rendre visite à ma mère tous les jours. Seule sa rancœur envers la famille de son époux animait sa conversation. Cette dynastie vérolée par la violence et la luxure avait corrompu ses fils et les vouait à une fin tragique. Elle me prédisait la même mort que mon aîné. J’avais beau la rassurer sur mon absence d’intérêt pour la débauche, elle me rétorquait « mauvais sang ne saurait fleurir ». Je la laissais marmotter ses prédictions funestes pour les entendre inchangées le lendemain.

Dans cette demeure immense où la peine isolait ses habitants, personne ne remarqua l’absence du benjamin. Je le cherchai partout où il avait ses habitudes : la salle des gardes, le terrain d’entraînement, les écuries, la salle du trésor, le garde-manger. Puis je l’appelai partout où il ne mettait jamais volontairement les pieds : la bibliothèque, la chapelle, les thermes… J’interrogeai tout le personnel. La dernière personne l’ayant vu était le palefrenier. Il lui avait scellé son cheval trois jours auparavant, sans connaître sa destination. La monture n’avait toujours pas rejoint son box. Je convoquai l’intendant et le sommai de retrouver le nouvel héritier. Je ne prévins pas mes parents de la disparition, voulant leur épargner du tracas.

Il fallut une semaine à l’économe pour trouver trace du passage de mon frère. Celui-ci avait engagé un éclaireur pour débusquer un dragon. Le guide était supposé mener l’héritier jusqu’à l’aire de la bête. L’auberge qui avait abrité les deux hommes durant leur négociation n’avait revu ni l’un ni l’autre depuis. L’intendant engagea les meilleurs limiers du royaume et les mit sur la piste de l’héritier, mais ils ne méritèrent par leur solde : mon frère fut retrouvé à quelques centaines de mètres de la taverne. Son corps gisait quasi nu dans le bas-côté d’un chemin forestier. Une profonde entaille entourant sa gorge ne laissait aucun doute sur la cause de sa mort. En bon négociateur, l’argentier refusa de payer les pisteurs pour leurs maigres efforts, et leur proposa en revanche de modifier l’ordre de mission : ramener le malandrin ayant assassiné mon dernier frère. Peine perdue, il s’avéra que le criminel avait traversé la frontière depuis plusieurs jours déjà. Or, les relations diplomatiques maussades avec l’empire voisin ne permettaient pas de réclamer qu’on nous livre qui que ce soit.

Comme mes royaux parents portaient déjà un deuil immense, la perte de leur deuxième fils ne changea pas réellement leur comportement, mais l’intensifia. Ma mère fut presque satisfaite d’entendre ses présages se réaliser. Elle me pointait du doigt et me traitait de cadavre ambulant. Selon elle, je devais accepter mon destin plutôt que de lutter pour une vie qui n’avait rien à m’offrir. Mon père ne se présenta plus dans la salle du trône et prit ses quartiers dans la cave. Il tenait séance parmi les tonneaux, et se servait de grandes chopes à même les robinets.

C’est au milieu de ces barriques géantes que mon destin fut scellé : l’intendant me demanda de l’accompagner alors qu’il sollicitait audience auprès de mon père. Nous fumes reçus dans les effluves vineux de cet espace confiné. Le roi regarda à travers nous plus qu’il ne nous fixa. Aucune incitation à s’exprimer ne venant, le régisseur prit la parole sans y être autorisé :

–  Votre Altesse, j’espère que ce beau jour d’avril vous voit en bonne santé.

– Grmblll, grommela le suzerain.

– Je sollicite votre conseil car l’affaire est des plus pressantes. Après les tragiques accidents ayant emporté ses frères, le prince cadet devient votre héritier. Il est grand temps de lui fournir une formation adaptée…

– JE N’AI PLUS DE FILS ! Eructa le roi.

– Mais sire…

– Tu n’as pas entendu, scribouillard ? Mes fils étaient la force et la vigueur incarnées, celui-ci n’est pas de moi, c’est certain.

– Je me vois surpris d’apprendre que vous remettez en cause son lignage. Légalement, vous l’avez néanmoins reconnu, il peut prétendre au trône…

– Oh mais ça va être vite réglé ! Un dragon avorton n’en fera qu’une bouchée. Qu’il vive aujourd’hui importe peu, il est en sursis, l’épreuve qui l’attend clarifiera la situation.

– Votre Altesse, au regard des drames qui ont frappé vos fils, ne serait-il pas temps de mettre fin à cette coutume ?

– CERTAINEMENT PAS ! Plutôt voir le royaume sombrer que de laisser mon trône à une mauviette ! Notre dynastie se termine avec moi, c’est ainsi, je n’y peux rien. »

Je tentai de prendre la parole :

« Père, je partage votre peine, mais l’intérêt du royaume…

– Ecoute-moi bien, lopette. Même morts, tes frères valent mieux que toi. Je préfère couronner leur cadavre que ta tête chétive. Ne fais rien, ne tente rien, tu n’as pas les épaules, regarde-toi ! »

Il porta sa chope à sa bouche et engloutit son contenu en une gorgée. Puis il reprit :

« En fait, voilà ce que tu vas faire. A défaut de m’avoir rendu fier durant ta vie, tu vas mourir dignement. Grimpe sur la plus haute des montagnes, et meurs en tentant d’égaler ce que ton frère aîné a réussi. Fais-toi occire par un dragon, mon pauvre garçon, c’est le mieux qu’on puisse attendre de toi. »

Il nous congédia d’un mouvement raide de la main. Le regard navré de l’intendant pesait sur moi alors que nous remontions vers la lumière. Je m’efforçai de rester impassible, mais je sentis ma bouche se tordre et ma glotte effectuer beaucoup trop d’allers-retours. Je pris congé à pas raides et sans un mot. Une fois dans ma chambre, je me jetai sur le lit et enfonçai ma tête dans le traversin. Rien ne sortit. Ni sanglots, ni larmes, ni cri. Juste une douleur sourde qui me bloquait la gorge.

Les cloches des églises sonnèrent plusieurs fois avant que je ne change de position. Le nez dans les plumes de canard et les senteurs de lavande, je trouvai le réconfort et ma résolution. Si le royaume n’avait pas besoin de moi, alors pourquoi poursuivre ? Pourquoi prolonger une vie que n’était utile à personne, et certainement pas à moi ? Autant accomplir la volonté du roi en offrant une fin tragique et spectaculaire à notre lignée. Je me levai engourdi, me passai de l’eau sur le visage, et me dirigeai d’un pas déterminé chez l’intendant. Malgré le lever de lune, le vieil homme était toujours à sa tâche, déchiffrant un parchemin à bout de bras, au travers de ses binocles écaillées. Il me fixa durant quelques secondes, puis il fronça légèrement les sourcils :

« Mon prince, vous m’avez tout l’air d’un jeune homme ayant réfléchi de travers.

– Au contraire, j’ai pris le temps de mettre de l’ordre dans mes pensées.

– Les paroles de votre père sont celles d’un homme submergé par le chagrin…

– Détrompez-vous, ses consignes découlent d’un raisonnement dont il n’a jamais dévié. Elles n’en sont que la finalité. Père et Mère me demandent d’accomplir la seule chose dont ils me pensent capables : ne pas ajouter la honte au chagrin de ma famille. Et, loyal à mes parents, je ne souhaite pas les décevoir davantage.

– L’intérêt du royaume… tenta l’économe.

– … Est probablement de mettre fin à cette lignée dont la vigueur s’étiole, contrecarrai-je. Pourquoi préserver un statu quo et mettre le plus dégénéré de notre dynastie sur le trône ? Laissons un sang plus fort nous remplacer, nous avons fait notre temps. Je vous demande donc de me trouver un pisteur de dragon…

– Je ferai selon votre volonté, mais laissez-moi vous apporter un autre point de vue : le courage et la vigueur importent pour diriger un royaume, certes. Mais le discernement et la sagesse importent tout autant, et je dirais même bien plus. Je vous le concède, la culture de notre royaume n’a jusqu’à présent pas fait grand cas des esprits aiguisés. Mais il y a un changement crucial à apporter aux pratiques du pouvoir, valoriser l’intellect autant que les muscles est un enjeu vital. En matière grise, vous êtes le mieux doté de votre famille. Vous pouvez être utile à ce royaume, même si le roi et la reine ne le perçoivent pas.

– J’aurais aimé connaître votre opinion avant… J’aurais pu conserver un peu d’estime de moi. Maintenant, il est trop tard, ma décision est prise.

– Comprenez-moi. En formulant à haute voix une opinion telle que celle-ci je risque ma place, si ce n’est ma tête. Rappelez-vous le prescripteur occidental que j’avais eu l’audace de recommander à votre mère pour votre éducation. J’avais pourtant averti ce confrère d’instiller subtilement la flamme de la connaissance chez vous, d’entraîner avec douceur votre curiosité, sans éveiller la suspicion du reste de la maison. Mais son arrogance lui a fait perdre toute prudence. Je crains qu’il n’ait jamais quitté le royaume sur ses deux pieds…

– Seul avec mon bon sens, je devrais m’élever contre des siècles de tradition ? Non, je ne me battrai pas envers et contre tous pour instaurer un nouvel ordre que personne n’appelle de ses vœux hormis vous. Je vous prie de me trouver un guide.

– Bien mon prince, j’espère que ce voyage vous donnera l’occasion de reconsidérer la question. Et je vous en conjure, restez sur vos gardes, le chemin recèle plus de dangers que la destination. Les dragons ne sont pas le plus grand péril. »

Dès le lendemain, un homme couvert de peaux de bêtes et juché sur un mulet se faisait annoncer.

« Messire, je suis votre guide. Je m’en vais vous dégotter le plus beau des dragons ! J’en ai repéré un bien gras dans les montagnes de l’ouest.

– Combien de temps nous faudra-t-il pour nous rendre jusqu’à lui ? Demandai-je.

– Pas longtemps, messire, pas longtemps. Je connais des passages qui nous y rendront en quelques petits jours. Prenez des provisions pour une semaine, et vous rentrerez avec du rab ! Oh, et évitez de porter ces grosses plaques d’acier qu’on voit sur les chevaliers. Ça a de l’allure, mais cela vous gênera plus qu’autre chose. »

Je levai un sourcil interrogateur mais ne discutai pas. J’aurais tout aussi bien pu partir nu, étant donné que je ne comptais pas revenir. Mais une partie de moi ne faisait pas le deuil de cette vie. Par ailleurs, je devais mourir le glaive à la main face à une bête légendaire, pas dépouillé par le premier brigand venu. Je fis sceller mon cheval et préparer mon barda, revêtis une armure de cuir léger, sélectionnai un arc, un carquois, une dague et une épée au fil aiguisé. Je dissimulai une bourse sous mon plastron.

En une demi-journée nous avions atteint le dernier village avant les contreforts. Si nous étions allés à l’est, il nous aurait fallu deux jours pour quitter la civilisation, et un jour vers le nord ou le sud. A mesure que je prenais de l’âge, le royaume rétrécissait à mes yeux. Je le percevais désormais vulnérable, insignifiant. Les empires voisins nous écrasaient par leur gigantisme, des dizaines ou centaines de fois plus étendus et peuplés que cette pastille que j’appelais mon pays.

Le guide menait la conversation, sur le temps, sur le gibier, sur les villages qu’on traversait pour lesquels il avait des anecdotes le plus souvent grivoises, mêlant qui une aubergiste, qui une boulangère, qui une lavandière, et toujours un mari cornu. Une fois le dernier hameau passé, le pisteur se tut. Je reconnais ne pas l’avoir encouragé à poursuivre.

Le chemin devint sentier, parfois à peine une trace, alors que nous nous enfoncions dans une forêt dense de sapins et d’épicéas sur une pente de plus en plus prononcée. Nous franchîmes de nombreux ruisseaux. Mon compagnon connaissait son affaire, car aucune de ces traversées ne présenta de risque. En fin d’après-midi nous installâmes notre bivouac. Je proposai de partager nos vivres, mais le guide se récria : « certes non, messire ! Vous y perdriez au change. Et puis vous attraperiez des maux terribles à manger la pitance d’un gueux comme moi, tout comme moi je ne saurais digérer vos mets royaux. » Pourtant, une fois nos gamelles préparées, la différence ne me parut pas si flagrante. Je n’insistai pas et changeai de sujet :

« Nous avons bien progressé aujourd’hui, non ?

– Pour sûr, monseigneur ! Vous avez été particulièrement vigoureux, je m’avoue impressionné. »

Je m’irritai de cette flagornerie inutile, et repris :

« Sommes-nous rendus là où vous comptiez que nous soyons après cette première journée ?

– Bien sûr, messire, je ne laisse rien au hasard, que croyez-vous ? Mais la route est encore longue, et elle va se faire plus ardue.

– Combien de temps nous reste-t-il ?

– Suffisamment pour que vous puissiez profiter de notre beau pays ! » Sourit-il de toutes ses dents marron.

Mes tentatives suivantes se soldèrent par des digressions sur le climat capricieux des montages, les tracés modifiés par les coulées de boue ou les ours qu’il convenait de contourner. Puis il s’enroula dans sa couverture mitée et se mit à ronfler bruyamment. Je ne trouvai pas le sommeil, gêné par les cailloux sous mon dos et à l’écoute des bruits alentour. Néanmoins, je fus surpris d’être réveillé par mon accompagnateur qui me secouait l’épaule : « nous devons prendre la route, messire, le soleil est déjà là. Attrapez un morceau à grignoter en chemin, nous n’avons plus le temps d’attendre ». J’avais l’impression d’avoir dormi deux heures tout au plus. Je me préparai en hâte, montai sur mon cheval et mâchonnai un bout de saucisson pour me caler l’estomac.

Ce matin-là, nous laissâmes la forêt derrière nous. Le paysage se fit minéral, seule subsistait une herbe rase parfois agrémentée de quelques fleurs. Les pics enneigés nous dominaient, des parois verticales s’étendaient sur des centaines de mètres de bas en haut. Je me rendis compte que je n’étais jamais allé si haut, que je n’avais jamais vu si loin, que mon existence tout entière avait tenu dans cette cuvette étroite que j’apercevais à peine en me retournant. Je fus frappé par ce constat : je n’avais pas vécu, je n’avais rien vu, et j’éprouvai pour la première fois une sensation intense. Quelle ironie de se sentir aussi vivant pour mourir bientôt.

Comme je n’avançais plus, le guide avait fait faire demi-tour à son mulet : « Hé bien messire, on a le vertige des cimes ? On se dit qu’on est pas grand-chose face aux montagnes, tout duc ou prince qu’on soit ? C’est pas la première fois que je vois un membre de la haute faire dans ses chausses quand je le sors de la vallée. C’est drôle, vous trouvez pas ? Vous vous dites les maîtres de ce pays alors que vous avez les miquettes quand vous le regardez dans les yeux.

– Il y a du vrai dans ce que vous dites, mais je vous prierai de surveiller votre langage, le repris-je.

– Soyez pas vexé, je dirai rien à personne. Mais à partir de maintenant, collez-moi bien au train, il s’agit pas d’avoir la truffe en l’air parce qu’un seul faux pas et vous vous retrouvez tout démantibulé au fond d’un de ces ravins. »

Et sans plus attendre, il imprima à sa monture un trot soutenu. Les heures suivantes furent éprouvantes. Le guide ne ralentissait pas, et j’eus toutes les peines à ne pas me faire distancer. Mon cheval avait beau faire deux fois la taille de sa mule, celle-ci était manifestement beaucoup plus adaptée à ces chemins parsemés de cailloux aiguisés, à ce gravier qui s’échappe sous les sabots. J’interpellai le pisteur :

« Voilà des heures que nous sommes en selle, il est temps de faire une halte !

– Même pas une journée dans les alpages et vous voilà un connaisseur des montagnes, messire ?

– Connaisseur des montagnes, non, mais de mon endurance et de celle de mon destrier, oui ! Arrêtons-nous !

– Ça vaut rien pour ici, vos canassons hors de prix. Ils sont faits pour le sable tendre de vos arènes de joute. Vous auriez dû prendre un âne ou un mulet. Mais votre prestige l’interdit, n’est-ce pas messire ? De quoi vous auriez l’air, juché sur un baudet qui fait hihan ? C’est bon pour les paysans, hein ?

– J’aurais pris un mulet si vous m’aviez dit de prendre un mulet ! N’était-ce pas votre devoir de me conseiller ? » Rétorquai-je.

Il haussa les épaules et stoppa net sa mule : « ce sera toujours de notre faute à nous, hein ? Hé bien arrêtons-nous là, au milieu de rien, exposés au vent, puisque messire le souhaite. »

Nous prîmes notre collation dans le silence. Le guide me tournait le dos, assis sur un rocher. Je n’eus pas le temps de finir de faire chauffer mon repas qu’il rangeait déjà son couteau, son quignon de pain et sa saucisse sèche, montait sur sa mule, puis attendit sans un mot que je sois prêt. Il reprit ensuite son allure du matin sans un regard.

Au bout de quelques kilomètres, nous parcourions une voie en dévers, surplombant un à-pic dont je n’osai pas regarder le fond. Rapidement je perdis le pisteur de vue. Ma monture avait le plus grand mal à progresser, dérapant à chaque pas. Elle agitait sa tête dans tous les sens, et me secouait par ses ruades saccadées. Je pris le parti de mettre pied à terre, à la fois pour la rassurer et pour limiter sa charge. Mais faire passer ma jambe par-dessus sa croupe déséquilibra l’animal. Ses sabots patinèrent tant et si bien que la bête chut lourdement sur son flanc. Je réussis néanmoins à me projeter suffisamment loin pour ne pas être écrasé sous son poids.

Une rapide inspection m’apprit que je n’avais que quelques égratignures. Mon cheval en revanche boîtait, et de longues zébrures écarlates parcouraient sa panse. J’essayai de le faire progresser en le tenant par la bride, sans succès. Je remarquai également que la sacoche sur laquelle le cheval s’était affalé avait disparu, ses sangles arrachées. Je retournai sur mes pas, ne trouvai qu’un pain aplati et les signes manifestes que mon équipement avait dévalé en bas de la montagne. Cette sacoche contenait la majeure partie de mes vivres.

« Il fallait que ça arrive, empoté que vous êtes ! » s’exclama mon guide derrière moi.

Je me retournai vivement et lui lançai :

« Où étiez-vous pour m’aider à passer sur cette corniche ? J’en viens à croire que vous me malmenez à dessein !

– Doucement avec les accusations, messire, me rétorqua-t-il avec une grimace peu avenante. Ce n’est pas le genre d’endroit où il fait bon se fâcher avec son guide. Tout seigneur que vous êtes, ici je suis votre salut. »

Je tentai de me contenir. Le rapport de force n’était pas en ma faveur, et le gredin en profitait. Il souriait mauvaisement de ses dents gâtées. Puis il feignit de découvrir la situation en s’exclamant :

« Mais qu’avez-vous fait à votre bourrin ? N’avez-vous pas de cœur, messire ? Quel malheur, une si belle bête ! Le voilà bon pour l’équarisseur. Mais nous avons une affaire encore plus urgente que le sort de ce pauvre animal.

– Plaît-il ?

– Vous avez perdu votre balluchon, messire, hein ?

– Oui, la sacoche qui contenait mes vivres, répondis-je en tendant le dos.

– Et vous n’avez plus de monture pour vous transporter.

– Vous êtes fin observateur.

– Et alors, que comptez-vous faire ? Demanda-t-il en ignorant l’ironie de ma réplique. Rebrousser chemin ? Je vous préviens, cela ne changera pas mon tarif.

– Non, je veux aller au bout.

– Et par quel miracle, messire ? Vous n’avez plus rien à manger. Et ce qui reste de votre barda, comment allez-vous le transporter ?

– Peut-on arrêter de jouer à ce jeu idiot ? Allez au fait, je vous prie.

– De quoi, messire ? Le seul fait, c’est que vous n’êtes plus équipé pour poursuivre votre petite aventure. Hormis si on revoit notre accord.

– Que voulez-vous dire ?

– Je pourrais bien partager ma pitance avec vous, et ma mule porterait votre paquetage. Mais c’était pas prévu. Et ça va me causer du tracas et fatiguer ma bestiole. Je sais même pas si elle pourra s’en remettre, elle n’est plus toute jeune.

– Nous marcherons tous deux pour l’épargner.

– Et allez donc ! S’exclama-t-il. Vous êtes bien prompt à décider du sort des autres. Non, décidément, ce n’était pas notre accord.

– Je n’ai rien à vous offrir de plus, néanmoins.

– Vous me reprochez bien des choses, messire, mais au moins je ne vous mens pas. »

Je ne sus quoi répondre. Il me fixa, sans ciller et me lança :

« Me croyez-vous stupide au point de ne pas avoir remarqué la bourse que vous cachez sous votre plastron ? Dans ces montagnes, on survit en partageant. Il est temps de vous adapter, mon bon prince.

– Très bien, renonçai-je. Combien voulez-vous ?

– Vous croyez-vous en train marchander avec un camelot ? Allez-vous pinailler alors que je suis responsable de votre survie ? Je m’épuise pour que votre petite escapade ne se transforme pas en tragédie, et vous me refusez un geste de reconnaissance ? Une bourse comme celle-ci, elle représente quoi pour vous ? Rien ! Vous en dépensez mille bien plus lourdes pour votre bon plaisir. Ne me méprisez pas, messire ! Oh non, ne me méprisez pas. Vous ne pouvez pas vous le permettre. »

Je sentis le rouge colorer mes joues, l’humiliation me nouer la gorge. Lentement, j’attrapai ma bourse sous mes côtes, et la lui tendit sans le regarder. Avec un geste brusque et rapide, il l’attrapa et la fit disparaître sous ses fourrures. Sans un mot, il transvasa ma dernière sacoche, mes couvertures et mes armes de mon cheval à sa mule. Il harnacha le tout d’une main experte, puis se retourna vers mon cheval :

« Et que fait-on de lui ? Si vous avez de la miséricorde, vous lui plantez votre dague dans le cœur et le faites rouler dans le ravin. Mais vous n’avez pas le cran pour le faire, hein ? On vous apprend à tuer cruellement lors de vos chasses à courre, mais pas à offrir une mort honnête à une bête qui souffre. Je vous préviens, je le ferai pas à votre place. »

J’attrapai ma lame et la pointai sur le poitrail de ma monture. Celle-ci ne me prêtait pas attention, occupée à lécher les plaies de son flanc. Mais je ne finis pas mon geste. Je tentai à plusieurs reprises de me décrisper, sans succès. Finalement, j’abaissai mon bras, l’attrapai par la bride et l’incitai à rebrousser chemin. Chaque pas la faisait hennir de douleur.

Arrivant à grandes enjambées derrière moi, le pisteur me bouscula, m’arracha les rênes des mains, sortit un stylet effilé qu’il planta profondément dans la cuisse de l’équidé. Celui-ci se cabra, rua, roulant des yeux et hennissant. Le guide se positionna afin de bloquer toute issue, écarta les bras et se mit à pousser des grands cris. Affolé, le cheval voulut lui échapper, mais se faisant, perdit l’équilibre. Son train arrière bascula dans le précipice, et il ne fallut que quelques douloureuses secondes pour que le reste suive. J’entendis le bruit insoutenable de son corps massif heurter trois fois la paroi avant qu’il ne s’écrase au fond.

« Voilà ce que vous m’obligez à faire ! Cracha le pisteur. Et ne me regardez comme si j’étais le dernier des malandrins ! C’est un acte de pure bonté que je viens de faire, celui-là même que vous avez refusé à ce canasson, par couardise. Et vous avez pas idée du nombre de loups qui rôdent dans ces alpages. Un animal blessé sur cette route, c’est pour eux un festin à peu de frais ! Vous n’avez pas envie de vous retrouver face à une meute en pleine santé sur le chemin du retour, ça je vous l’assure ! Allez, il est temps de reprendre la route. Et collez-moi au train, n’allez pas encore une fois lambiner une lieue derrière ! »

Il s’en allait déjà, la mule à ses côtés. Je n’eux d’autre choix que de le suivre. J’étouffai mes sanglots, reniflai dans ma manche. Les yeux embués, je trébuchai sur les cailloux. J’éprouvais plus de peine pour mon destrier que pour mes frères. Pour eux, je n’avais versé aucune larme. Mon cheval incarnait l’innocence et la fidélité, alors que ma famille cumulait tout ce que l’humanité produit de plus détestable. Ce royaume, j’en venais à le mépriser tout entier. La population souillait ces paysages. Chaque village boueux s’apparentait à une verrue dans une vallée paradisiaque, chaque bourg pestilentiel à un furoncle. Et que dire du château royal, cet assemblage incongru de pierres arrachées à une montagne défigurée ! Le pays se serait mieux porté si ses sujets et sa noblesse avaient décidé de plier bagage. Ou qu’une avalanche avait recouvert toute trace de cette civilisation dégénérée. Je ruminai ces pensées morbides le restant de la journée, me réconfortant à ces idées violentes qui m’étaient habituellement étrangères.

Une nuit et une journée passèrent sans que je ne desserre la mâchoire. Au soir suivant, à la fin de notre repas, le guide m’avertit : « demain à mi-journée, nous arriverons à l’aplomb du nid du dragon. La grimpette, vous la ferez tout seul et une fois en haut, vous vous planquerez où vous pourrez. A la nuit tombée, vous profiterez du sommeil du lézard pour lui planter votre épée dans l’œil. Ces bestioles ont le sommeil lourd, à moins de tomber de tout votre long sur son museau, vous ne risquez pas de le réveiller. Faites attention, tout de même, comme vous n’êtes pas dégourdi…

– Je viens ici pour combattre un dragon, pas pour l’égorger dans son sommeil. Pourquoi voudrais-je de cette mise à mort déshonorante ? »

Je crus voir sa mâchoire se décrocher. Il me regarda éberlué pendant plusieurs secondes, puis se mit à couiner si fort que je me retins de me boucher les oreilles. Je crois qu’il essayait de rire, mais le son qui sortait de sa gorge évoquait celui d’un pourceau excité. Tout son corps tressautait, à tel point qu’il manqua tomber à la renverse. Après s’être bruyamment mouché dans un carré en toile de jute puis avoir étalé le contenu de son nez sur ses yeux, il put enfin me répondre :  « des noblaillons de fin de race, j’en ai connu, mais vous arrivez encore à me surprendre. Faut vous reconnaître ça, il y a un paquet d’imagination dans vos billevesées.

– Qu’y a-t-il de si drôle ?

– Vous croyez vraiment qu’on tue un dragon comme dans un conte pour jouvencelle ? Vous croyez faire des grands moulinets avec votre épée, vous espérez parer ses coups de griffe avec votre bouclier ?

– Et lui décocher des flèches si nécessaire, oui, répliquai-je. Quoi d’autre ? C’est ainsi que mon père et son père avant lui ont procédé.

– Votre père le roi, mmmh ? Eh bien puisque rien ne me sera épargné, c’est encore moi qui vais vous déniaiser là-dessus, mon pauvre agneau innocent.

– Que croyez-vous savoir de l’histoire de mes aïeux ?

– Bien plus que vous, à vous entendre. Figurez-vous qu’il y a aussi des lignées chez les meilleurs trappeurs et pisteurs du royaume. Et que c’est mon père, ce vieux rusé, qui a guidé ce roi et celui d’avant vers leur dragon.

– Et alors ?

– Quoi alors ? C’est-y pas clair ? L’un et l’autre, comme tous leurs ancêtres, ont planté leur foutu dard dans l’œil du dragon pendant que le bestiau roupillait. Pourquoi ils ont fait ça ? Parce que ça la seule méthode pour rapporter une tête de dragon, nigaud ! Et même pour ça, mon aïeul a dû aider votre père à finir le boulot. Il avait tellement les chocottes, votre roi, qu’il avait à peine piqué l’œil. Si mon paternel n’avait pas réagi prestement pour enfoncer l’épée avec plus de vigueur, ni vous ni moi ne serions là pour en parler !

– Personne n’a jamais combattu loyalement un dragon ?

– Loyalement ? Je ne connais pas ce mot-là quand faut sauver sa peau. Mais dans les temps anciens, il y a eu des combats. Soit le dragon a déchiqueté le bourgeois, soit on a fait venir une armée entière, avec des balistes et des scorpions. Parce que ce n’est pas avec vos petites flèches en bois qu’on perce ce genre de cuir, gamin ! Il faut un pieu de belle taille tiré à quelques mètres de distance. De toute façon la moitié de l’armée y passait à chaque fois, donc mêmes les seigneurs ont compris qu’il n’y avait pas grand intérêt à la chose.

– A quoi bon tuer ces animaux si on n’y prouve pas sa valeur ?

– C’est pas à moi qu’il faut demander. C’est vous qui aimez les jeux de branquignole, j’en sais foutre rien de vos raisons. Tuer des gobelins, faire courir des cabots derrière des sangliers, éborgner un dragon, trancher la gorge du bougre dans le château d’à côté… Rien que des activités stupides pour des gens sans métier honnête. Mais bon, la traque au dragon, c’est mon gagne-pain, alors je vais pas aller crier sur les toits qu’on est gouverné par des sots. Comme vous savez rien faire d’utile, on vous nomme barons, ducs ou rois, ça vous occupe. Allez, trêve de bavardages oiseux, c’est pas le petit seigneur malingre que j’ai devant moi qui va changer les choses. »

Il s’enroula dans sa couverture et se retourna. Comme à son habitude, il ronfla ostensiblement pour prévenir toute volonté de ma part de relancer la conversation. Je m’allongeai sur le dos, les mains sur le ventre. Je regardai le ciel noir à peine réhaussé de touches blanches vacillantes. Je n’en finissais pas de tomber des nues. Combien de croyances et d’illusions devais-je encore perdre pour voir le monde réel ? Quel intérêt la noblesse trouvait-elle à entretenir ces fables sur les dragons et les gobelins ? Pourquoi anéantir des créatures sans en tirer de bénéfice pour soi et les siens ? Comment un royaume pouvait-il perdurer avec des dirigeants si peu éclairés ? Qu’y pouvais-je, moi seul ? Je repensai à ma discussion avec l’intendant, seule personne m’ayant prédit une autre destinée. Devais-je mourir sur cette montagne pour le bon plaisir de parents inaptes à régner et à m’éduquer ? Mon désir de mort s’estompait, à mesure que la colère et le ressentiment grandissait en moi. J’en venais à douter de tout ce que l’on m’avait enseigné. Je me mettais à planifier les premières actions de mon gouvernement, m’excitais à cette idée, pour retomber, quelques instants après, dans le désespoir de ne voir aucune issue favorable à ma situation.

Je ne dormis pas cette nuit-là, mais j’en sortis avec la ferme intention d’être fixé dès le lendemain sur mon sort, quel qu’il soit. Juste avant l’aube, je faisais déjà les cent pas. Je décochai un coup de pied à mon bourreau encore endormi : « debout ! Il est temps  ». Surpris, le guide grommela mais n’objecta pas. Je l’attendis en grignotant une mie de pain durcie, les yeux vers le sommet qui accueillait le dragon. Nous prîmes la route, j’ouvrais désormais la marche.

Nous avancions dans une gorge sombre et tortueuse. Nous ne le vîmes pas venir. Le ciel s’obscurcit brutalement. A peine levâmes-nous la tête pour comprendre quel nuage pouvait nous plonger ainsi dans le noir, que la lumière revint.  J’aperçus une ombre fugace. Un instant plus tard, le tumulte d’une avalanche de pierres me fit porter le regard sur le détroit devant nous. Comme le passage faisait un coude, nous ne pouvions voir guère plus qu’un nuage de poussière de roche s’avancer vers nous. En son centre, deux yeux jaunes, fendus, grands comme ma main, nous fixaient. Nous nous figeâmes.

« PENSIEZ-VOUS QUE JE SERAIS AUSSI FACILE A TUER QUE MA PROGENITURE ? »

Cette phrase fut émise avec une telle puissance que je me couvris les oreilles et me pliai en deux de douleur. A la périphérie de ma vision, je vis qu’il en était de même pour le pisteur.

« IL FAUDRA BIEN PLUS QUE DEUX HUMAINS CHETIFS/FAIBLES POUR ME FAIRE TOMBER. »

Même avec les doigts enfoncés jusqu’aux tympans, le son ne baissait pas d’intensité. J’ouvris la bouche, médusé. Non seulement ce dragon pouvait communiquer avec nous, mais il le faisait en implantant directement ses pensées dans les nôtres. Je laissai tomber mes bras le long de mon corps. Ce geste parut intéresser le monstre.

« QUI SONT LES MONSTRES, AVORTON/NABOT ? TON ESPECE QUI A MASSACRE LA MIENNE, OU MOI ? »

Il peut lire dans mes pensées.

« BONNE DEDUCTION/RAISONNEMENT. »

Pourquoi accumule-t-il les mots ainsi ?

« PARCE QUE TA LANGUE EST TROP PAUVRE/SIMPLE POUR DECRIRE/TRADUIRE FIDELEMENT LA MIENNE. »

Puis-je choisir les idées auxquelles il peut accéder et en masquer d’autres ?

« OUI, MAIS C’EST TROP TARD. »

Pourquoi ?

« J’AI ENTENDU/VU/RESSENTI TOUT CE QUE TU AS PENSE CETTE NUIT. CE FUT PENIBLE/CONFUS. »

Alors mon destin est scellé. Autant ne pas lutter. Je suis à ta merci, dragon.

« TU COMPRENDS VITE, HUMAIN. »

Pendant cette conversation silencieuse, le guide avait opéré une retraite discrète à reculons. Lui et sa mule se trouvaient désormais derrière moi, bientôt masqués par le tournant du chemin.

« LUI NE COMPREND PAS AUSSI VITE. »

Au sentiment qui accompagna cette remarque, je compris que le guide était condamné. Mais mon interlocuteur semblait attendre autre chose. Attendre quelque chose de ma part. Sous son regard aiguisé, je fis l’inventaire de ce que le dragon savait de mes opinions et de moi, à l’aune de ce que mon cerveau en surchauffe avait passé en revue durant la nuit. La conclusion m’apparut limpide.

J’attrapai ma dague à ma ceinture, et revint sur mes pas à grandes enjambées. J’arrivai dans le dos du pisteur. Alors qu’il se retournait vers moi, je lui plantai ma lame dans la gorge, puis sous le menton. La mort n’est jamais aussi rapide à venir qu’on le souhaite. Je le voyais se tenir le cou à deux mains, cherchant à retenir le flot qui s’écoulait des plaies. Je revins à la charge en gémissant, lui assénant plusieurs coups dans les côtes et dans le ventre, cherchant maladroitement son cœur sous la laine de son manteau. Je fus néanmoins contraint de le voir agoniser pendant un temps interminable. Quand ses yeux devinrent vitreux, je ne pris pas la peine de les fermer. Il mourut salement, car on meurt comme on a vécu. Je retournai vers le dragon et me tins devant lui. Nous nous regardâmes.

« INTERESSANT. QUE VAIS-JE FAIRE DE TOI, ENFANT DE ROI ? »

Tu sais quoi faire de moi. Tu es mon salut, et je suis le tien. Je l’accepte.

« TRES BIEN. MAIS D’ABORD, JE MANGE. »

Il se mit à marcher dans ma direction. Je me plaquai contre la paroi pour le laisser passer. Je fus fasciné par la puissance et l’agilité que dégageait son corps musclé et fuselé. Il me sembla être aussi long qu’un convoi de caravaniers. Le voyant s’approcher de la dépouille du guide, je tournai la tête en grimaçant.

« NOUS NE MANGEONS PAS D’HUMAIN, VOTRE GOÛT EST RÉPUGNANT/MAUVAIS. C’EST BIEN POUR ÇA QUE NOUS VOUS AVONS LAISSÉ PROLIFERER. ERREUR/REGRET. »

D’une patte nonchalante, il fit tomber le pisteur dans le ravin. Avec sa gueule, il saisit la mule, referma la mâchoire et, ce faisant, broya les os de la bête de somme. Il la déchiqueta puis l’avala avec son bât en quelques bouchées, recrachant uniquement les pièces de métal. Je me retrouvai sans nourriture pour le chemin du retour.

« POURQUOI T’INQUIÉTER DU RETOUR, PETIT ROI/SEIGNEUR ? JE PENSAIS QUE NOUS NOUS ÉTIONS ENTENDUS. »

Je fus pris d’un doute. Allais-je mourir de sa griffe ? Mon hésitation déclencha chez lui un rire intérieur qui me heurta comme une rafale de vent avant un orage estival.

« JE SENS TON ANGOISSE/PEUR. RASSURE/CALME-TOI. TU SURVIVRAS A CETTE JOURNEE. ALLONS-Y. »

En étendant sa patte antérieure de tout son long, il m’invita à grimper sur lui et me positionner à la base de son cou, les jambes repliées autour de l’attache de ses ailes pour pouvoir me maintenir. Aussitôt, il se mit à escalader la falaise de la gorge. Je dus me plaquer contre ses écailles pour ne pas basculer. Arrivée au sommet, la bête formidable sauta dans le vide et, après une chute qui me saisit d’effroi, déploya ses ailes. Son envergure me coupa le souffle. Je chevauchai une créature dont les dimensions égalaient la cour du château de mon père.

« REGARDE EN BAS, PETIT ROI/SEIGNEUR. TU VOIS TON TERRITOIRE COMME AUCUN HUMAIN AVANT. CE SERA TA FORCE/LEGITIMITE. »

Tous ces jours de marche, tous ces paysages défilaient sous moi à grande vitesse. Je reconnus même la carcasse de mon pauvre cheval, à moitié plongée dans l’eau du torrent.

« DOMMAGE/GÂCHIS. DE LA SI BONNE VIANDE, MAINTENANT AVARIEE. »

Le soleil n’avait pas commencé sa descente que nous survolions déjà la première vallée, les premières cahutes de bûcherons.

« QUE VEUX-TU FAIRE ? »

Survoler tout le royaume, de l’ouest à l’est, du nord au sud. Instiller la crainte chez les habitants, planer comme une menace, avant de révéler nos intentions

 Que tous sachent qu’un événement allait se produire. Un événement comme ce bout de terre n’en avait jamais connu.

La communication entre le dragon (qui s’avérait être une femelle) et moi devenait de plus en plus instinctive. Nous n’éprouvions plus le besoin de formuler nos pensées, chacun réagissait aux injonctions de l’autre comme la main obéit à la tête. Nous regardions tous deux, avec la même satisfaction, les villageois courir en tous sens, nous pointer du doigt, les femmes se serrer contre leurs maris, les maris se cacher derrière leurs femmes.

Quand le ciel se teinta de rouge, nous prîmes la direction de la capitale. Nous abordâmes les faubourgs, frôlant les clochers des églises, faisant tinter le tocsin à notre passage. Quelques gardes décochèrent des flèches. La plupart furent mal ajustées, quelques-unes rebondirent sur le poitrail de la dragonne. Les commerçants fuyaient à notre vue, tombaient les uns sur les autres. Les battements de nos ailes décrochèrent les tentures des étals, soulevèrent les robes et les chapeaux.

Nous arrivâmes aux grilles du château. Notre vol reprit de l’altitude dans une courbe quasi verticale. Une fois à l’aplomb de l’entrée monumentale donnant sur la salle du trône, l’animal fabuleux se posa lourdement sur le chemin de ronde. Ses griffes agrippées aux créneaux firent tomber quelques pierres mal celées. En contrebas, dans la cour, les soldats de mon père pointaient leurs lances vers nous. Des officiers hurlaient des ordres hystériques.

« SILENCE ! »

La dragonne avait usé de toute sa puissance télépathique. A des centaines de mètres à la ronde, la piétaille comme les civils tombèrent sur leur séant.

« PROSTERNEZ-VOUS DEVANT VOTRE NOUVEAU ROI. »

L’ordre raisonnait dans toutes les têtes. La dragonne me transmettait les pensées de l’audience. Effroi, hostilité, fascination… Nous perçûmes avant de voir qu’un garde sortait d’une tour pour prendre pied sur le chemin de ronde, les mains fermement serrées sur la hampe d’une hallebarde. Je tournai la tête vers lui, et d’un coup d’aile le soldat fut projeté au pied des marches du château. Cette démonstration de force suffit à convaincre l’assemblée de plier genou.

Sur notre gauche, à la base de la bâtisse, une porte de service grinça bruyamment. Une silhouette corpulente s’en extirpa en titubant, et leva la tête vers nous. De cette hauteur, comme mon père me sembla insignifiant ! Moi qui l’avais toujours perçu comme une montagne d’énergie, comme une tornade inarrêtable, le contraste saisissant avec cette masse bouffie qui tenait à peine debout me fit presque de la peine. Presque…

Par le truchement des sens de la dragonne, j’avais accès à l’esprit du roi. Ses pensées peinaient à émerger de la mélasse vineuse qui baignait sa conscience. Etonnement, orgueil, désir de faire bonne figure devant l’assemblée. Convoquant tout ce qui lui restait de lucidité, il m’interpella :

« Fils, qu’est-ce qu’il te prend ? Tu devais tuer un dragon, pas le chevaucher comme un âne bâté ! Quand comprendras-tu une consigne du premier coup ? »

Le reptile tourna son long cou pour me regarder dans les yeux.

« C’EST À CETTE BARIQUE DE MAUVAISE BOISSON QUE TU OFFRAIS TA LOYAUTÉ/SOUMISSION ? DEBARASSONS-NOUS EN ! »

Non, je ne tuerai pas mon père, quels que soient les torts qu’il a causés.

Déçue, la dragonne reporta son regard terrifiant vers le souverain. Il faut le reconnaître, d’autres que ce roi auraient souillé leurs chausses, ainsi scrutés par un reptile de cette proportion. Mais le suzerain ne cillait pas. Les poings sur les hanches, il attendait sa réponse. Je pris mon temps puis déclarai, forçant ma voix :

« Vous vouliez être le dernier roi de ce règne. C’est ce que je vous offre. Vous n’êtes plus bon à rien, mais ce royaume n’a pas à disparaître avec vous. Abdiquez en ma faveur ! Déchargez-vous de cette charge à laquelle vous n’aspirez plus !

– Es-tu à ce point stupide ? Je pensais avoir été clair ! Jamais tu ne monteras sur le trône ! »

Je me tournai vers les soldats, laquais et courtisans rassemblés : « ce roi a promis de vous entraîner dans sa déchéance. Il n’a aucune intention de préparer sa succession. Ceux qui l’ont sollicité depuis la mort de mes deux frères l’ont amèrement regretté. N’attendez plus rien de lui hormis des décisions cruelles et imprévisibles ! Je vous offre une alternative, saisissez-là ! Démettez votre roi maintenant, vous n’aurez pas d’autres opportunités. »

Confusion, peur, suspicion, réticence à se mêler des affaires royales… L’assemblée ne semblait pas prête à accepter ma tutelle. La dragonne perdit patience :

« OBÉISSEZ ! MA PROGÉNITURE N’ATTEND QU’UN ORDRE DE MA PART POUR VOUS EXTERMINER ! NE NOUS TENTEZ PAS ! »

La menace fut efficace. Un officier réagit, sélectionna une dizaine de soldats et donna l’ordre de cerner le roi. Celui-ci devint cramoisi. Il chercha des mots percutants qui ne vinrent pas, toujours englués dans la vinasse de son cerveau. A court d’arguments, il saisit l’épée qui ne quittait jamais son flanc et se mit à la faire tournoyer autour de lui. Les gardes s’écartèrent pour éviter ces attaques désordonnées. L’un d’eux fut malheureusement moins alerte et reçut un coup de taille dans la hanche. Il tomba à terre dans un cri. Ses camarades n’attendirent aucun ordre pour riposter. Mon père fut assailli de toute part, les soldats déchaînèrent une violence qu’ils réprimaient manifestement depuis longtemps. On ne distinguait plus le seigneur dans la mêlée.

Quand les soldats eurent fini d’épancher leur rancœur, ils s’éloignèrent en reculant. le roi gisait au sol. Son manteau masquait ses plaies, mais les nombreuses tâches sombres qui le maculaient ne laissaient pas de doute. Mon père avait livré sa dernière bataille. Se soumettre à la faveur d’un combat déséquilibré, voilà une fin qu’il aurait appréciée. Pour ma part, je ne pouvais pas espérer meilleure issue : je ne m’étais pas sali les mains, et j’avais le champ libre.

Le reste ne fut que formalité : condamnation des soldats régicides, funérailles royales dignes, couronnement sobre et dans les formes, premiers conseils avec la noblesse… Mon alliée avait élu domicile sur les remparts du château et ne s’absentait que pour s’alimenter. Sa présence avait aplani toutes les difficultés inhérentes à une montée sur le trône. Tout au plus avions-nous dû rendre visite à un seigneur séditieux. Mais sa petite rébellion tourna court lorsque nous fîmes tomber sans forcer une des tours de son châtelet.

Un soir, après une longue journée à remettre en ordre les affaires du royaume, l’intendant sollicita une audience privée. Il se présenta, manifestant une déférence qui contrastait avec nos échanges avant mon départ pour les montagnes. D’un geste, je l’incitai à parler :

« Mon roi, vous regrettez sûrement comme moi la fin tragique de votre prédécesseur…

– Certes, répondis-je d’un ton qui ne cherchait pas à le tromper.

– … Mais je ne peux qu’admirer l’ingéniosité dont vous avez fait preuve pour vous extirper d’une situation périlleuse, voire funeste à vos yeux. Faire fi des traditions pour nouer cette alliance draconique… J’avais misé sur votre discernement, reconnaissez que je fus bien inspiré.

– Je le reconnais volontiers, et vous sais gré de l’estime que vous m’avez toujours portée. En parlant d’alliance qui renverse la table, avez-vous pris connaissance des messages qu’une délégation de gobelins nous a fait parvenir ? Manifestement, ils comprennent que le vent tourne à leur avantage également. Ils souhaitent établir des relations commerciales officielles en l’échange de ma protection. Nous avons tous à y gagner, j’envisage d’ailleurs de leur accorder la citoyenneté…

– Prenez votre temps, sire. Vous œuvrez à la prospérité d’un royaume en paix, laissez toutefois vos sujets se faire à vos méthodes. Rien ne presse.

– Rien ne presse hormis les décennies d’obscurantisme qui me précèdent, et m’obligent à ne pas plus tarder… Mais que me vaut cette visite tardive ? L’interrogeai-je. Tout ceci aurait pu être discuté en plein jour. Vous disiez avoir misé sur moi contre toute probabilité. De quelle manière concrètement ?

– Voilà encore une preuve de votre perspicacité, car il s’agit bien de l’objet de ma visite. Je vous suis loyal, je pense que vous n’en doutez pas, mais je ne peux l’être pleinement qu’en vous révélant les causes de certains drames qui ont frappé votre famille. A moins que vous n’ayez déjà compris ?

– Je pense avoir compris, oui, mais j’aimerais vous l’entendre dire.

– Votre avènement en tant que roi nécessitait des conditions que le hasard seul ne pouvait offrir. Il m’a fallu donner un coup de pouce au destin.

– Voilà un euphémisme auquel vous ne m’avez pas habitué. Allez au fait, je vous prie.

– La nature profonde de vos aînés les incitait à s’exposer au danger. Je me suis arrangé pour que le danger les rencontre.

– Ne tergiversez pas, ordonnai-je. Soyez clair, vous avez commandité leur assassinat ?

– J’ai simplement mis des personnes peu recommandables sur leurs chemins. L’absence de prudence de vos frères a fait le reste. A leur place, vous auriez perçu la menace pour vous en écarter, j’en mettrais ma main à couper.

– Dois-je comprendre que je vous dois également ce guide particulièrement odieux et malhonnête dont j’ai dû me débarrasser ?

– Odieux et malhonnête, j’en conviens, mais pas meurtrier. Pour tout vous confesser, j’espérais qu’il vous fasse faux bond en chemin après vous avoir volé. Vous auriez dû retourner par vos propres moyens au château, mais cela aurait mieux valu que la mort à laquelle vous vous destiniez. Cependant vous avez pris la situation en main, au-delà de toutes mes espérances.

– Epargnons-nous la flatterie, nous valons mieux, vous et moi. »

L’intendant se tut et baissa la tête. Je réfléchis longuement avant de reprendre :

« Vous voilà soulagé du fardeau de ces secrets. Mais vous en avez transféré la charge sur mes épaules. Vos aveux ne provoquent aucun ressentiment chez moi. Ma décision n’en est que plus douloureuse. Je ne peux tolérer un régicide… »

L’intendant ouvrit la bouche pour se défendre mais je l’interrompis en levant la main.

« Même si vous avez savamment maquillé vos actes, ils n’en constituent pas moins une trahison des plus graves envers la couronne. Tout comme je ne peux tolérer qu’un sujet s’immisce ainsi dans l’avenir du royaume. Cette conversation restera confidentielle, personne n’a besoin de savoir pourquoi vous me présenterez demain votre démission. Je ne vous expose pas à un procès public et une condamnation certaine, mais vous n’obtiendrez pas plus de faveur. »

La tristesse voila le regard du vieil homme et dans un timide sourire il conclut : « même à mon âge, un homme conserve des espérances déraisonnables… Votre décision démontre plus de sagesse que ce que j’espérais. Je m’y soumets. Pardonnez-moi, je ne réussirai pas à regretter mes actes, je reste fier d’avoir contribué à votre avènement. Longue vie à vous, sire. »

Il referma la porte du cabinet de travail, cette pièce que mon défunt père avait toujours délaissée. Je restai seul, réalisant à quel point l’exercice du pouvoir isole.

« TU M’OUBLIES ? TU NE SERAS JAMAIS SEUL, PETIT ROI ! »

Le mort, l’ascenseur et le vigile

La mort est mon quotidien. Mon rôle est de la rendre douce. Triste toujours, mais sereine. Pour autant, tout le monde ne meurt pas paisiblement, même dans un service de soins palliatifs. Parfois le patient refuse de se laisser partir. Certains se débattent comme des animaux blessés, d’autres s’apitoient. Et il y a des cas plus rares, où la lutte se poursuit après la mort clinique. Marcel fut de ces résistants qui ne veulent pas que le combat s’arrête, même après l’armistice.

Ce matin-là, je savais que la journée allait être longue. Habituellement, lors des congés estivaux, des stagiaires remplaçaient les permanents. Mais en ce début de mois d’août, l’administration n’avait trouvé personne. Je me retrouvais donc seule aide-soignante à mon étage.

Lors des transmissions entre l’équipe du matin et moi, on m’apprit que Marcel n’allait pas bien, que sa famille lui avait rendu visite une dernière fois. Quelques heures plus tard, je notifiais son décès, et le médecin de garde le certifiait. Je m’occupais ensuite des soins du corps, le plaçais dans la housse mortuaire et l’installais sur le chariot.

Les protocoles régissent la vie à l’hôpital, et parfois à bon escient : le transport d’un corps jusqu’à la chambre froide nécessite deux membres du personnel. Par mesure de sécurité tout d’abord, le convoi étant peu maniable avec une seule paire de bras. Mais aussi pour faire diversion auprès des visiteurs pendant que l’autre manœuvre. Un hôpital soigne, il ne tue pas, le personnel médical s’efforce de maintenir cette illusion.

Faute de professionnel disponible, la procédure indiquait de solliciter le vigile de l’établissement. Pascal mesurait un mètre quatre-vingt-cinq pour cent kilos. Militaire retraité malgré ses quarante ans, il cultivait un look de vétéran des forces spéciales, avec une barbe touffue et grisonnante, un visage marqué qui lui donnait dix ans de plus, un col roulé noir quelle que soit la saison, un visage impassible et bien évidemment une propension à vous fixer sans rien dire. Ses rondes nous assuraient une protection digne d’un poste avancé en territoire ennemi. Il agrémentait ses pauses de cigarillos goût vanille nauséabonds. Mes collègues maintenaient une distance craintive, voire lui manifestaient une franche hostilité. Pour ma part, n’aimant pas qu’on se joue de moi avec des postures, j’avais fait le premier pas vers ce cerbère plusieurs années auparavant. Il s’était révélé doux comme un agneau. Les chiens qui grognent ne sont pas ceux qui mordent.

Le service de fin de vie était au cinquième étage, la morgue au deuxième sous-sol. Pascal me rejoignit à l’ascenseur dédié au déplacement des défunts. Je remarquai immédiatement que son regard papillonnait en évitant de se poser sur le brancard.

« Tout va bien, Pascal ?

– Ouais, non, pas trop, j’aime pas être près d’un mort, comme ça.

– Tu parles d’un guerrier, tiens !

– Te fous pas de ma gueule, je me sens pas bien. On fait ça vite, hein ? Il est vraiment mort ?

– Ah j’espère qu’il est mort, sinon l’embaumement n’a pas dû lui plaire ! »

Mon humour n’eut pas l’effet escompté, car le vigile perdit instantanément deux teintes pour atteindre une lividité qui n’avait rien à envier à celle de Marcel, sous son drap. J’appuyai rapidement sur le bouton du -2, espérant abréger le supplice de mon collègue. Après quelques secondes de descente, l’ascenseur s’immobilisa entre deux étages. Je pressai à nouveau le bouton à plusieurs reprises, mais notre prison ne bougea pas d’un pouce. Sentant Pascal de plus en plus fébrile, je tentai de déclencher l’alarme sans plus de succès.

L’agent de sécurité attrapa son talkie-walkie, mais ses S.O.S désespérés n’obtinrent en retour qu’un bruit continu de papier froissé. Je décrochai mon téléphone portable et composai le numéro de l’accueil.  En plus de signifier notre problème, je voulais qu’un deuxième brancard nous accueille à la sortie de l’ascenseur, car Pascal ne tenait plus sur ses jambes.  Peine perdue, la cage d’ascenseur faisait office de cage de Faraday, aucun signal ne passait.

Pascal sortit alors son paquet Davidoff et alluma de ses mains tremblantes un premier cigarillo. Je protestai, lui rappelant que nous étions dans un espace confiné et que, de surcroît, j’étais asthmatique. Il ne me répondit pas. Ses yeux roulaient dans ses orbites, il tirait sur sa tige plusieurs secondes d’affilée en reprenant à peine sa respiration entre deux bouffées, consumant le tabac trop vite pour que l’agent se préoccupe de la cendre qui maculait maintenant le drap mortuaire et son col roulé. Une minute ne s’était pas écoulée que la cage d’ascenseur devint irrespirable, l’air envahi de volutes de fumée toujours plus épaisse. Je commençai à tousser.

Entre deux quintes, je me surpris à lui crier dessus, l’intimant de se calmer, l’accusant de vouloir ajouter ma mort à celle de Marcel. Il prit alors conscience de ma présence et me fixa. Je ne sus jamais ce qu’il vit sur mon visage, mais la panique le gagna et il se mit à hurler, essayant de s’éloigner, repoussant le chariot. Dans cet espace exigu, ses gesticulations me plaquèrent contre le mur, le brancard heurtant mon bassin et me provoquant des bleus que je garderais plusieurs semaines. Pour autant, Pascal n’avait pas gagné suffisamment de place pour retrouver son calme.

Je compris alors la raison de cette situation. La solution m’apparut avec clarté. Mais avant de poursuivre, j’aimerais mettre quelque chose au point avec vous, lecteurs : vous vous représentez peut-être l’hôpital comme un lieu où la technologie et la médecine terrassent la maladie. Il s’agit aux yeux de la société d’un monde où les progrès scientifiques démontrent leur supériorité face à l’obscurantisme. On y soigne avec des composés chimiques dosés par des savants, on y intervient sur les corps avec des instruments sophistiqués. Tout cela forme une facette de la réalité.

Mais les médecins comme les soignants savent qu’aux alentours de la mort d’autres forces interviennent, que la mécanique du corps se soumet à l’esprit. Celui-ci réagit à d’autres stimuli que les médicaments et les bistouris. Comme rien ne nous apprend à soigner une âme en détresse, chaque aidant se fabrique sa trousse de soins, l’enrichit de ses propres expériences. Imposition des mains, coupe-feu, forces telluriques… Chacun tente de trouver un cadre à ces techniques que la sécurité sociale ne reconnaît pas.

Au sein du corps médical, nous échangeons rarement ces méthodes. Même lorsque la confiance s’installe, nous les partageons peu, hormis peut-être durant les heures blanches des nuits de garde ou dans les fins de soirée entre amis, lors de ces moments où les oreilles et les bouches incrédules nous laissent en paix. Nous n’avons rien à prouver, nous savons et vous ignorez tout de votre fin de vie.

Pour ne pas affoler encore plus Pascal, il me fallut lui expliquer ce que je prévoyais de faire. J’essayai de poser ma voix, de choisir mes mots pour qu’ils atteignent mon collègue le plus doucement possible, même dans le maelström d’émotions qui le submergeaient. Malgré mes précautions, l’exposé de mon plan paniqua le vigile, le faisant gémir et pousser des cris aigus que je n’aurais pas crus compatibles avec les cordes de vocales d’une armoire à glace.

Cela faisait plus de trente minutes que nous étions pris au piège, et la crise d’asthme me guettait. Je me résolus à mettre mon plan à exécution. J’ouvris le sac mortuaire et dégageai la tête de Marcel. A la périphérie de mon champ de vision, je perçus que Pascal glissait au sol. Mais coincé entre la paroi de l’ascenseur et le brancard, il fut retenu dans une position mi debout, mi allongée, qui m’arracha un sourire malgré les circonstances. Je me tournai à nouveau vers le visage du défunt.

« Marcel, vous êtes mort. Vous devez vous laisser partir, ne restez pas ici, dans ce monde auquel vous n’appartenez plus. Laissez-moi vous accompagner, laissez-moi vous emmener en bas. Je vous promets de rester un peu avec vous. Mais ne nous retenez pas dans cet ascenseur, c’est dangereux pour mon ami et moi. »

A peine eus-je terminé mon plaidoyer que les boutons se rallumèrent. Une simple pression mit en mouvement notre cellule enfumée. Au deuxième sous-sol, les portes s’ouvrirent et l’air frais, en comparaison de notre fumoir, ranima Pascal. Il se remit difficilement sur ses pieds, et nous pûmes nous extraire de l’ascenseur. Mon téléphone sonna et la cheffe de service me pressa de lui expliquer où j’étais passée tout ce temps.

Malgré ses appréhensions, le gardien accepta de me tenir la porte de la chambre froide le temps que je parque le brancard. A voix basse, je glissai quelques mots à Marcel pour tenir ma promesse. Je lui présentai les personnes décédées déjà présentes dans la pièce. Je serais volontiers restée plus longtemps, mais Pascal me pressa d’abréger son supplice.

Nous remontâmes lentement par les escaliers. Pascal voulut savoir comment l’ascenseur s’était remis à fonctionner.

« Tout seul, sans raison, lui répondis-je ».

Il ne se souvenait manifestement pas de ce que j’avais essayé de lui expliquer plus tôt. Alors à quoi bon lui relater ce dont, inconsciemment, il n’avait pas voulu être témoin ? Laissons-le croire au hasard, aux coupures de courant et aux défauts de maintenance. Il est des savoirs que tous ne veulent pas recevoir.

Depuis ce jour, je passe plus de temps dans les chambres froides et les morgues, à murmurer des mots d’apaisement à ceux qui pourraient les entendre. Les personnes qui m’y surprennent me jettent des regards en coin ou ricanent. Abstenez-vous toutefois de les imiter : vous aurez probablement, un jour que j’espère le plus éloigné possible, besoin d’un esprit ouvert qui vous rassure lors du passage.

Cette nouvelle relate une expérience vécue par mon amie Mimoso.

Plaisir d’offrir

La consommation de stupéfiants augmentait à un rythme alarmant. Les autorités sanitaires cherchaient à en comprendre la raison. Une fois les hypothèses sociales, criminelles, économiques et culturelles évacuées par les analystes, il fut décidé de poser directement la question aux personnes dépendantes. Les enquêtes terrain n’avaient plus le vent en poupe depuis l’avènement de la big data, mais à cause désespérée, mesure désespérée. Les sondages remontèrent comme origine première du fléau l’intervention des extraterrestres. La corrélation entre l’arrivée des aliens en orbite et cette déstabilisation de l’ordre mondial restait toutefois obscure.

Prendre contact avec cette nouvelle civilisation ne posait aucune difficulté. Celle-ci maîtrisait tous les moyens de communication employés sur Terre, et avait fourni plusieurs numéros de téléphone à composer suivant la nature de la conversation. Il avait fallu en revanche plusieurs mois de débats intenses lors d’Assemblées Générales et de Conseils de Sécurité pour décider qui était habilité à utiliser ces numéros et ce qu’il convenait d’établir comme diplomatie avec cette espèce intelligente, manifestement non belliqueuse.

En matière logistique, les conversations officielles se déroulaient au Siège des Nations-Unies. Elles étaient toutes enregistrées et supervisées par un comité de représentants de chaque continent. La seule exigence des aliens était de n’avoir qu’un seul interlocuteur en même temps, car la divergence de point de vue et d’attitude dans le camp des humains et au cours d’un même échange les perturbait profondément. Ils avaient analysé en profondeur notre psyché, comprenaient les bases de nos raisonnements individuels, mais les prises de décision à plusieurs, pire encore au sein de nos institutions, leur semblaient profondément anarchiques. Même s’ils qualifiaient nos avancées technologiques de modestes, ils restaient stupéfaits que nous ayons réussi à marcher sur la Lune et envoyé des robots sur Mars avec un tel niveau de désorganisation et d’intérêts contradictoires.

Fut donc dépêché pour qualifier la responsabilité des extraterrestres Joseph Gartbaum, expert dans les phénomènes sociaux de masse et xénosociologue autoproclamé. La commission qui le chapeautait avait un mandat de l’O.N.U. on ne peut plus clair : mettre fin à l’intervention non autorisée des aliens dans nos affaires de santé publique. Le scientifique prit place dans une salle meublée d’une table, d’une chaise, d’un téléphone sur haut-parleur, d’une vingtaine de hauts gradés et de responsables politiques derrière une vitre.

Voici la retranscription de l’échange entre le docteur Gartbaum et l’entité alien chargée des relations avec les représentants de l’espèce humaine :

– « Alien 428, vous fournissez des substances psychotropes à la population de la Terre. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

– Humain Gartbaum, parce que vos semblables nous les demandent.

– Par quel moyen vous contactent-ils ?

– Nous les contactons.

– Vous les contactez pour leur donner de la drogue ?

– Nous les contactons pour leur fournir ce qui leur ferait plaisir.

– Et ils vous demandent de la morphine ?

– A 88%, ils nous demandent l’amour, mais votre chimie interne et vos processus logiques sont trop imbriqués et aléatoires pour garantir un résultat positif.

– Et ils se rabattent sur la cocaïne ?

– Ensuite, à 94%, ils nous demandent de l’argent. Produire vos feuilles de bois imprimées, vos cylindres de métal ou modifier les informations binaires dans vos centrales informatiques nous est possible. Mais vos dirigeants ont refusé que nous le fassions pour le reste des humains, après nous avoir laissé faire pour eux et quelques individus pour lesquels ils ressentent des émotions chaleureuses.»

Le docteur jeta un regard au panel des officiels derrière la glace. Plusieurs sortaient leurs mobiles, d’autres hurlaient au scandale, même si aucun son ne parvenait jusqu’à lui. Mais personne ne coupa la communication. Alors Joseph Gartbaum poursuivit :

– « Que demandent-ils ensuite ?

– Des substances stupéfiantes, à 64%, dont la nature varie selon le sexe, la géographie, et d’autres paramètres non identifiés.

– Pouvez-vous arrêter de fournir de la drogue aux humains ?

– Oui.

– Alors pourquoi n’arrêtez-vous pas ?

– Nous arrêtons de synthétiser les drogues pour un humain quand il nous le demande. 24% le font au bout d’une semaine, 15 points de plus au bout d’un mois, 3 encore au bout de trois mois. Il nous manque des données pour le reste du calcul de cohorte.

– Veuillez m’excuser, je reviens dans quelques instants. »

Le docteur sortit de la salle, et s’entretint avec la rapporteuse en chef de la commission, une générale de l’armée des Etats-Unis. Après quelques minutes de discussion, il revint à la table où était posé le téléphone :

– « Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre, nous pouvons reprendre notre échange.

– Vous ne m’avez pas fait attendre, nous ne comprenons d’ailleurs pas ce principe. Pendant votre absence, j’ai vécu, réfléchi, pris des décisions. Le temps possède la même valeur, quelle que soit l’activité que nous pratiquons.

– Intéressant… Mais revenons au thème de notre discussion, car j’ai un message, une requête à vous transmettre : au nom des Nations-Unies, qui représentent la population terrienne, je vous demande de ne plus donner de drogues à nos concitoyens.

– N’est-ce pas, dans vos cultures, un acte apprécié que d’offrir un présent lors d’une rencontre ?

– Si, effectivement.

– N’est-ce pas logique de demander ce qu’une personne aimerait recevoir, afin de maximiser sa satisfaction ?

– Je ne peux pas vous dire le contraire.

– Alors pourquoi nous empêchez-vous de procurer du plaisir à vos congénères ?

– Parce que les drogues génèrent des effets néfastes sur l’esprit et le corps des humains.

– Nous l’avons effectivement constaté. Mais c’est le choix de vos semblables. Pourquoi leur refuser ?

– Parce que nos gouvernements ont pour mission de protéger leurs populations, parfois contre leur gré, mais pour le bien commun.

– Pourtant vos lois, bien que confuses, garantissent la liberté individuelle dans 92% de vos pays. Alors que protéger les humains sans leur consentement n’est indiqué nulle part.

– Je comprends votre trouble, mais j’ai autorité pour vous demander d’arrêter de fournir de la drogue aux Terriens.

– Pas d’amour, pas d’argent, pas de narcotiques… Et d’autres impossibilités ou interdictions s’ajouteront, le schéma nous apparaît clairement. Dans ces conditions, nous vous mécontenterons plus souvent que nous vous ferons plaisir, alors que notre intention était l’inverse.

– Je ne doute pas de vos bonnes intentions, mais il est effectivement difficile de satisfaire des populations entières sans engendrer d’effets de bord regrettables.

– L’équation devient impossible à résoudre. Nous prenons donc la décision de ne plus rien offrir aux humains. »

Le doute assaillit le docteur Gartbaum, et l’agitation derrière la glace confirma ce qu’il craignait : les enjeux dépassaient ceux de la santé des populations. Les transferts technologiques en cours entre les deux espèces cessèrent immédiatement, tout comme le don de matière brute et la fourniture d’énergie par les aliens. Jusqu’à présent, tous les pays du monde toléraient la présence du vaisseau spatial en orbite car les bénéfices de cette nouvelle relation profitaient à tous. Dès qu’il fut certain que les nouveaux venus n’offriraient plus aucune aide matérielle ou scientifique, des voix s’élevèrent pour exiger leur départ.

C’est ainsi que débuta la première guerre entre espèces conscientes.

Demain, peut-être

7 mois et deux semaines

Il n’y a plus que toi et moi. Tu ne connaîtras jamais ta mère. J’espère que mes larmes auront séché avant que tu n’arrives. Je ne veux pas t’élever dans le deuil, même si ma peine ne semble pas avoir de fin.

7 mois et trois semaines

Pardonne-moi, ma fille, de t’avoir laissée seule pendant quelques jours. Je devais trouver tout ce dont nous aurons besoin pour notre départ. Il m’a fallu négocier le matériel avec la Résistance. Ces gens-là ne sont pas des enfants de chœur. Ils ont beau nous protéger, quand il s’agit de défendre leurs intérêts, ils ne font pas de cadeau.

Peu importe, j’ai tout ce qu’il nous faut, et c’est le principal. Ne t’inquiète pas, d’ici ta venue mes bleus auront disparu et mon œil aura retrouvé sa couleur normale. Prends ton temps ma chérie, finis d’agencer comme il faut tes dernières cellules. Je t’accueillerai comme une princesse. Si on nous en laisse le temps.

8 mois

Ces derniers temps la Résistance a enchaîné les victoires. Les incursions des Pyros sur le continent ont été repoussées avec succès. Mais maintenant, ma fille, les nouvelles ne sont pas bonnes. Chaque bataille gagnée nous a laissés exsangues, alors que l’ennemi ne fatigue jamais. Il ajuste ses forces, il s’adapte et reprend l’assaut. Ils ont pris Madrid et Barcelone. Lisbonne résiste. A Narbonne, certains disent avoir aperçu leurs sondes de reconnaissance.

Pardon, ma petite chérie, je ne veux pas t’effrayer. Mais si tu décidais de naître une ou deux semaines plus tôt, ce serait plus sûr pour nous deux.

8 mois et une semaine

Je discutais avec ta grand-mère qui me rappelait qu’elle était née prématurée. Bénissons les ingédocs d’avoir inventé la matrice. Comme ça tu peux finir de grandir sans problème, malgré le départ de ta maman, dans ce cocon techno. L’inconvénient, c’est que la machine n’existe pas en format « de voyage ». Il va donc falloir la laisser derrière nous. Et toi tu devras naître.

Marseille résiste avec acharnement. Tous ces gens qui se battent t’offrent le temps de finir ce que tu dois finir. Tu leur feras un joli dessin en remerciement quand tu pourras tenir un crayon, d’accord ?

8 mois et deux semaines

J’aurais préféré que tu vives ton enfance en paix, que tu naisses entourée de l’amour de tes deux parents, que tu passes tes week-ends à la campagne, à imiter les vaches et les brebis. Mais le couvre-feu nous interdit de mettre le nez dehors, on se déplace sous terre, comme les taupes qu’on voit dans les livres que je lirai avec toi.

Quand nous partirons, nous devrons passer par un trou percé au fond du parking de notre immeuble, il rejoint le métro. De là, nous prendrons des trains souterrains jusqu’au spatioport. J’ai tout planifié, j’ai déjà les billets. En cinq heures, nous serons dans la navette, prêts à décoller. La vie sur Mars est beaucoup plus belle que ce qu’on en voit sur le réseau, ta grand-mère nous le garantit.

Je suppose que tu es bien, là, à flotter dans ton liquide amniotique de synthèse. Et je ne te promets pas que tes premières heures dehors t’offriront le même confort. Mais tu seras bientôt trop grande pour la matrice. Pense à sortir, d’accord ? Pas tout de suite, mais prépare-toi.

8 mois et trois semaines

Ma fille, nous manquons de temps. Il n’y a plus un bâtiment debout à Lyon. Les réfugiés remontent en masse vers Paris. L’Euro-Ministère envisage d’abandonner ces pauvres gens à leur sort, de couper les voies de communication, pour préserver ce qui peut l’être des capitales du nord. Ici, les drones ne livrent plus que les commandes déclarées prioritaires par on ne sait qui. Heureusement j’ai été prévoyant, nous ne manquons de rien. Mais je crains que le spatioport ne nous soit plus accessible, malgré nos papiers en règle.

Force-toi s’il te plaît, sors de ta matrice. J’ai promis à ta mère de te sauver de cet enfer, mais j’ai besoin de ton aide. Demain, peut-être ?

9 mois

Il est temps, ma chérie. Rejoins-moi. Je ne te quitterai pas un seul instant, je te porterai contre moi tout le temps. Tu ne verras rien du monde qui brûle, je te le promets.

Chaque heure qui passe limite nos options, nos voisins sont déjà tous partis. Il reste seulement ce vieux monsieur grincheux qui nous croient tous condamnés de toute façon. Toutes les nuits maintenant j’entends les portes des autres appartements se faire fracturer par des pillards. Je les dissuade en demandant à notre IA domestique de passer à fond les chansons préférées de ta mère.

Ouvre cet œuf ! Cette nuit, peut-être ?

9 mois et un jour

Il n’y a rien que je puisse faire. J’ai passé des heures avec l’IA pour trouver s’il existe un moyen de forcer l’ouverture de la matrice depuis l’extérieur, mais le système ne se déclenche que sur ton impulsion, mon bébé. Et si j’arrive à briser le verre renforcé, je te mets en danger.

A travers les fentes des volets sécurisés de nos fenêtres, je vois de la fumée le jour, et l’horizon écarlate la nuit. Même les pillards ont fui. Les sirènes hurlent toute la journée, les messages d’évacuation saturent mon interface neurale.

S’il te plaît, ma toute petite, laisse-moi t’offrir une vie.

D’accord, d’accord. Demain, peut-être.

9 mois et deux jours

L’électricité est coupée, ta matrice ne fonctionne que sur ses batteries de secours. Mes yeux sont secs à force de fixer les quatre voyants de charge. Deux sont déjà éteints et le troisième clignote.

Le réseau aussi a disparu, je n’ai plus accès à l’IA domestique, et mon interface neurale est silencieuse. Je ne sais pas ce qu’il se passera quand les batteries de ton cocon auront rendu l’âme, et je n’ai plus aucun moyen de le savoir.

Dehors, un mur incandescent de plusieurs dizaines de mètres de haut incinère méthodiquement toute construction humaine. On dit que la végétation est épargnée. Les éco-évangélistes y voient la punition de Gaïa pour nos siècles d’outrage.

Mais si c’était vrai, nous aurions entendu des témoignages d’éco-disciples ayant survécu, non ? Eux, ils ne font pas de mal à la Nature, puisqu’ils vivent dans les bois avec trois fois rien. Or personne n’est revenu d’une zone conquise pour raconter son expérience. Les Pyros n’épargnent personne, peu importent nos efforts.

Je perds espoir, ma chérie. Mais je resterai avec toi jusqu’au bout. J’aurai essayé d’être un bon père.

9 mois et trois jours

J’aurai dû y penser plus tôt, quel idiot ! La matrice a utilisé ses derniers kilowatts pour déclencher son système de secours ! Un syphon a aspiré tout le liquide de synthèse et débranché le cordon ombilical en graphène. Puis l’œuf s’est ouvert comme une fleur. Je m’étais endormi les bras autour de la machine, et tu as failli tomber par terre, je t’ai rattrapée au dernier moment.

Je me dépêche, ma toute petite, je prépare nos affaires et nous fonçons au spatioport. Il faudra probablement marcher car les métros ne doivent plus fonctionner. Mais sous terre déjà, nous serons en sécurité. Tu vas voir, je vais te sauver !

9 mois et treize ans

Ouah, tu ne m’avais jamais fait écouter cet audio, Papa !

Je t’ai raconté mille fois cette histoire, ma chérie, qu’est-ce que ça change ?

Mais tu me la racontais comme tes vieilles légendes avec des animaux poilus improbables.

Le petit chaperon rouge, tu veux dire ?

Oui ! Mais là, ça fait… Vrai. Tu peux me le partager ?

Si ça peut te faire plaisir… Moi je n’en ai pas besoin pour en rêver la nuit…

Je vais le faire écouter à mes copains, ils vont pas y croire ! T’es un héros en fait !

J’ai juste fui la mort avec un bébé sous le bras.

Mais non ! Les parents de mes amis ils sont tous nés ici, ils ont rien vécu, eux. Toi t’as vu le Grand Reset en vrai ! On pourra retourner sur Terre maintenant qu’il y a à nouveau des vaisseaux qui y vont ?

Les vaisseaux s’arrêtent sur la Lune, les Pyros ne nous autorisent pas à descendre. Allez, ma toute petite, il est temps d’aller à l’école.

Papa, je suis pas petite !

Je t’appellerai autrement… Demain, peut-être ?

Le phare et le Sémaphore – 2ème chapitre

Bulletin côtier pour la bande des 20 milles de l’Anse de l’Aiguillon à la frontière espagnole.
Du 18 mai 2048 à 14h05 légales
Vent moyen selon échelle Beaufort
Mer selon échelle Douglas

Situation générale le 18 mai 2048 à 13h00 UTC et évolution
Front chaud de secteur Nord-Ouest modéré dans le Golfe de Gascogne en journée.

Prévisions pour la journée du 18 mai
Vent : Virant de secteur Nord-Ouest force 2 à 3 au Nord d’Arcachon puis mollissant force 1 à 2 en fin de journée.
Mer : Peu agitée devenant belle en début d’après-midi.
Houle : Courte secteur Ouest à Nord-Ouest 0.8 à 1.10m
Temps : Ensoleillé
Visibilité : Bonne

Une fois le bulletin de la mi-journée émis, elle se dirige vers la jumelle. Elle entame une surveillance circulaire sommaire et ne détecte rien de particulier. Rien de particulier hormis des radeaux de débris de bois en grand nombre.

Avant, une seule de ces épaves aurait nécessité une alerte et, selon sa taille, l’intervention de la Marine ou des Sauveteurs en Mer. Mais le CROSS, dès l’envoi de son premier rapport, lui avait signifié que ces objets dérivants ne devaient plus générer de signalement, étant constaté qu’ils étaient plusieurs dizaines de milliers à croiser le long des côtes françaises. Seuls les feux, les personnes en détresse ou la présence d’une force militaire étrangère devaient retenir son attention.

Les feux… Elle avait ricané quand elle avait lu la réponse du Centre. La première terre ferme digne de ce nom est à plus de cinquante kilomètres. Et la montée des eaux ne contribue pas à l’essor de la navigation de plaisance. En revanche, les pilleurs d’épaves se multiplient. Elle ne leur envie pas leur métier. Les butins sont maigres, principalement constitués de fonds de réservoirs de yachts à la dérive. Les conflits entre charognards sont encore peu nombreux, mais les cuves à sonder vont vite se raréfier. La situation va dégénérer, elle en est certaine. Dans ce contexte, elle devra se défendre, ils convoiteront les ressources du sémaphore.

Pour l’instant, l’armée ne considère pas que la menace est réelle. Enfin, c’est ce qu’ils disent dans leur communication officielle. Probablement qu’un bataillon de stratèges analyse tous les scénarios possibles. L’état-major doit estimer qu’un plan validé par la ministre de la Défense nécessite encore du temps. Trop pour faire espérer les « troupes » en première ligne.

Ou alors, faute de ressources mobilisables pour leur venir en aide, il n’y a pas d’autre choix que de sacrifier les femmes et les hommes du front. Mieux vaut nier la réalité du danger, les laisser se faire submerger ou quitter leur poste. Suivant l’option qu’elle et ses collègues choisiront, les généraux les qualifieront de martyrs de la patrie ou de déserteurs sans foi ni loi, qu’est-ce que vous voulez on-a-démantelé-l’armée-de-métier-la-nouvelle-génération-ne-connaît-ni-l’obéissance-ni-la-discipline-on-ne-peut-pas-s’étonner-qu’ils-désertent-tout-part-à-vau-l’eau-haha-c’est-le-cas-de-le-dire-général-l’heure-n’est-pas-aux-plaisanteries-de-mauvais-goût.

Techniquement, elle ne déserterait pas si elle abandonnait le sémaphore sans en informer sa hiérarchie, puisqu’elle n’est pas officier de la Marine. Comme beaucoup de ses camarades, elle a été recrutée en contrat à durée déterminée de droit privé. Non, pas de désertion pour elle, mais un abandon de poste. Une différence majeure, qui lui éviterait la cour martiale.

Comment en est-elle arrivée là, dans ce cylindre de béton loin de tout, avec sa chambre donnant sur des escaliers qui la font trébucher tous les matins ?

Dans sa promotion de l’École Nationale de la Météorologie, peu ont réussi à trouver un débouché en rapport avec leur formation. Beaucoup d’étudiants ont simplement arrêté leur cursus, considérant que rien de ce qu’on leur apprenait ne les préparait au monde nouveau. Celui où les traits de côte reculent de cent kilomètres en moyenne, où plus d’un milliard de personnes dans le monde a dû migrer dans l’intérieur des terres.

Les prévisions annonçaient deux cent cinquante millions de déplacés. Elle en vient à se dire que cesser les anticipations de phénomènes qu’on ne maîtrise pas est une bonne chose. Quelque part, sa génération sans « prédictologue » est une bénédiction.

Elle interrompt le cours de ses pensées quand elle aperçoit, lors d’un de ses trois cent soixante degrés, le type du phare l’interpeler en morse. « Ça y est, il va quitter sa tour de Pise. » La suite des signaux lui donne raison. Le gars arrivera à dix-sept heures. Pourquoi si tard ? Elle aura le temps de le savoir. Ou elle ne lui demandera rien, cela ne la regarde pas. Elle ne va pas le braquer alors qu’il va partager ses journées jusqu’à la relève.

L’idée de cette colocation avec un étranger la préoccupe. Elle ne dort plus très bien depuis qu’elle a compris qu’il allait tôt ou tard la rejoindre. Ils ont conversé une vingtaine de fois par signaux les deux derniers mois. Une cinquantaine de mots max à chaque échange. Peut-on dire qu’elle le connaît ? En tout cas, pour qu’il reste seul de son plein gré aussi longtemps, il s’agit forcément d’un original. Elle, c’est pas pareil, elle a une mission.

Ou se dit-elle ça pour se donner une contenance ? Rien ne l’obligeait à accepter ce job. D’ailleurs, ses parents lui ont bien fait savoir le mal qu’ils en pensaient. Sa mère a pleuré, son père s’est énervé une fois de plus en lui demandant ce qu’il y avait de si insupportable à relever les collets avec lui. Peut-être que ce n’était pas assez bien pour elle ?

Bien sûr que c’est assez bien pour elle. Le problème n’est pas là. L’enfer, c’est les autres, comme disait… Qui ça d’ailleurs ? Elle ne l’aurait jamais avoué à ses parents, mais elle a fui. Les mecs qui la font souffrir, les copines qui la prennent pour un faire-valoir, les gens qui la regardent de travers… Mais aussi ses parents qui ont considéré que son retour à la maison signifiait la résurrection de leur autorité sur elle.

« Donc, ma fille, tu fuis le monde pour être peinarde et tu laisses un parfait inconnu te rejoindre ? Qu’est-ce qui va pas chez toi ? » Elle n’allait pas le laisser mourir écrasé sous son phare, tout de même ? Elle se débat avec ses contradictions, jure à mi-voix, fait les cent pas sur la passerelle.

Voici son compromis avec elle-même : elle garde le fusil dans sa chambre, qu’elle ferme à clé. Elle met les choses au point avec le type dès le départ. Si elle lui demande de partir, il part. Elle lui donnera du carburant pour rejoindre la terre ferme. De toute façon, le trajet ne dure pas plus d’une journée.

Elle aperçoit une embarcation quitter le pied du phare. Pourquoi si tôt ? Il n’est que seize heures, il n’y a même pas deux kilomètres à traverser. Oh, le con est à la rame ! Nous sommes seuls au milieu de l’océan et tout ce qu’a trouvé ce mec, c’est une annexe à l’ancienne avec des rames en bois ?

Le plan de repli tombe à l’eau, impossible pour lui d’atteindre la côte en ramant. En plus, elle n’a qu’un moteur, pas deux. Pas question qu’elle lui donne son seul moyen de quitter les lieux en cas de problème. La voilà coincée. L’angoisse monte. La peur ne l’a jamais tétanisée, ce n’est pas aujourd’hui que ça va commencer, elle doit agir.

Elle descend les cent vingt-trois marches, ouvre le hangar à bateaux et entreprend de déplacer le moteur du Zodiac. Elle l’enlève de son support, le traîne en transpirant sur une vingtaine de mètres. Elle le cale debout sous une bâche dans l’appentis, verrouille le cadenas et met la clé dans sa poche. Elle efface avec son pied le sillon que l’hélice a laissé dans le sable. Son stratagème ne résistera pas à un homme déterminé, le cadenas sautera rapidement, mais que peut-elle faire d’autre ?

S’imposer dès la rencontre, montrer qu’elle a du cran, simuler la soldate qu’elle n’est pas. L’embarcation accostera dans cinq minutes, elle l’attend de pied ferme.

Le Phare et le Sémaphore – 1er chapitre

Pourquoi les mouettes ne chantent-elles pas ?

Rien ne lui manque de la terre ferme, hormis le pépiement joyeux des oiseaux (mais que sait-on du bonheur des oiseaux ?). En contrepoint, les mouettes semblent hurler leur revanche sur les terriens.

Il déduit que la tempête est passée au clapotis des vagues contre le pied du phare.

Il se redresse lentement et déplace l’édredon qui lui évite de rouler hors de son lit de camp.

Il avance jusqu’à la table pliante et se sert une demi-tasse de café, puisqu’il ne peut pas en verser plus.

Il sort, s’appuie à la rambarde, admire ce qu’il reste de la dune du Pilat. Sa vue l’amène à évoquer tout ce qui a été perdu. Le départ des derniers ostréiculteurs qui ont tenté de construire des maisons sur pilotis. Rien n’a tenu. Les autres, moins englués dans la vase du bassin, sont partis bien avant.

Désormais, il se sent seul sur cette absence de presqu’île.

L’isolement le gêne moins qu’un autre. Il n’a jamais été intégré : pas assez riche pour côtoyer la jet-set estivale, pas de famille enracinée dans les dunes pour faire partie des locaux. Un saisonnier qui, au fil du temps, a trouvé de quoi occuper les quatre saisons… L’été, serveur sur le débarcadère, le reste du temps dans les rayons du supermarché. De quoi louer, aidé d’une gestion budgétaire parcimonieuse, un studio près du sémaphore.

Le sémaphore… Ce n’est pas encore l’heure, il y pensera vers midi.

Malgré sa vie en marge de la bonne société ferret-capienne, il a toujours été attaché aux paysages qui l’entourent. S’il n’appartenait pas à la communauté des habitants, il était de celle des flâneurs, des marcheurs infatigables le long des baïnes.

Le sable des dunes et les habitants ont été délogés au même rythme.

Lui ne s’est pas posé la question, il n’avait nulle part où aller, personne à rejoindre. Les bidonvilles de Bergerac et Périgueux, les derniers coteaux de la rive droite du bordelais, assaillis par une eau boueuse et saumâtre charriant les décombres du centre-ville, ne lui disaient rien.

Le gérant de la supérette, voyant que son employé n’avait pas l’intention de partir avec le dernier convoi de l’armée, lui a donné les clés. De là viennent ses réserves, de quoi tenir un siège, et c’est bien de cela qu’il s’agit. Les tempêtes hivernales arrachent les dunes qui sont devenues des hauts fonds, couchent les troncs des pins morts depuis longtemps, emportent une à une les villas des Parisiens.

Les « amers », qui n’ont jamais aussi bien porté leur nom, ont survécu un peu plus longtemps. Dès le premier hiver, l’antenne radio s’est transformée en amas de ferraille bientôt dispersé. Le deuxième hiver, une déferlante a éventré le château d’eau, dans un bruit assourdissant de cataracte. Ne restent que le phare et le sémaphore. Posés un peu plus haut que les autres promontoires, ils résistent pour le moment…

Le phare n’en a néanmoins plus pour longtemps. Frappé à chaque tempête sur son côté ouest, il s’incline vers l’est. Désormais, les objets ronds roulent sur le lambris. Un petit tas de vis, de clous, d’écrous, de bouchons de liège grossit au fil des jours, là où le mur incurvé entrave leur course vers la mer.

Son cœur se serrera quand il devra quitter son refuge. Il sait où aller ensuite. Du moins, il caresse une idée.

Il est l’heure. Sortant de sa léthargie, il attrape sa lampe torche et le manuel de morse qu’il a emprunté au musée du phare. Deux appuis brefs, une pause, un long, un bref, une pause… : « Inclinaison trois degrés. Danger certain. Dois partir. » Il appréhende la réponse, il lui semble qu’elle se fait attendre. Il scrute le haut du sémaphore, les sourcils froncés, à s’en donner mal au crâne.

« Viens. Bienvenue. » Il tremble de soulagement. « Arrivée vers 17h. Merci. » Il sait qu’il n’y aura pas de message en retour. Elle partage avec lui une économie des mots qui laisse les situations et les gestes combler les silences.

Ses affaires et ses provisions sont emballées depuis une semaine déjà. Il a vérifié sa barque en bois à plusieurs reprises. Le délai qu’il a annoncé couvre l’heure qu’il lui faudra pour ramer jusqu’au sémaphore et l’attente jusqu’à l’étale de la marée basse. Mais, surtout, il mettra à profit le temps qui lui reste pour faire ses adieux : aux escaliers, au musée à moitié inondé, à la lentille qui ne tourne plus, à la rambarde qui l’a plus souvent soutenu que les gens qu’il a croisés.

Il embarque enfin, et rame avec détermination. La fin du monde sera peut-être le début de sa vie.

Lire le deuxième chapitre

Elle reviendra toujours à la plage

La lumière du matin forme des motifs mouvants sur son visage. Elle aime ces volets aux planches de bois disjointes. Ils sélectionnent les meilleurs rayons, les diffractent, lui offrant un réveil naturel et contrôlé. A la couleur du jour sur les murs de sa chambre elle devine l’heure et le temps qu’il fait.

Elle s’assoit sur le bord de son lit, attache ses cheveux en une queue de cheval solide plus qu’élégante. Après un passage sommaire à la salle de bain où elle évite le reflet du miroir, elle descend. Elle se verse un bol de céréales et récupère son téléphone qui chargeait à la cuisine. Elle prend son petit déjeuner, tout en consultant la chaîne Youtube Lacanau Surf Info.

Elle admire la constance de l’homme qui tourne ces vidéos. Tous les jours, toute l’année, depuis qu’elle est en âge d’avoir son propre portable, ce monsieur commente les vagues et annonce les conditions météo. Quelle est sa vie ? Il ne part jamais en voyage ni en visite chez des amis ? Il n’est jamais malade ? Qu’en pensent sa femme, ses enfants ?

Aujourd’hui, les conditions promettent d’être chaotiques. Les vagues dépassent les trois mètres. Un vent de nord-nord-ouest forcissant transformera bientôt le plan d’eau en un bouillon d’écume marron. Atteindre le large s’avérera sportif, mais elle a confiance en ses capacités. Toutes les semaines depuis des années, elle s’astreint à surfer. Elle se retrouve souvent seule au peak. Parfois le courant la fait dériver plus vite qu’elle ne peut ramer. Quand elle voyage, qu’aucune houle n’est accessible, elle remplace sa session par une séance de gainage, de course à pied, de yoga…

Son entourage ne comprend pas son obsession pour ce sport. Même son père, qui l’a pourtant initiée et l’accompagne encore régulièrement, lui demande souvent à quoi bon s’astreindre à cet entraînement. Elle n’a jamais eu l’intention de faire de la compétition, ni n’a suivi d’études pour devenir prof de sport ou entraîneur.

Sa motivation n’est pas rationnelle, elle le sait et le confesse volontiers. Plus exactement, sa motivation s’appuie sur une quête qu’elle n’avoue que rarement, et dans des circonstances de profonde connivence. Le spot médocain où elle a ses habitudes n’est pas particulièrement reconnu par la communauté, aucun circuit professionnel n’y organise d’épreuves. Mais elle y a été témoin d’un miracle.

Elle avait dix ans. Assise sur la plage, ruisselant encore de sa baignade matinale, elle regardait son père surfer. Elle ne pratiquait pas régulièrement à cette époque, mais l’accompagnait toujours jusqu’au bord. Elle le suivait des yeux autant qu’elle pouvait. Au bout d’un moment, elle le perdait de vue. Tous les surfers en combinaison noire se ressemblent vus de la plage.

Ce matin-là, un fort vent venu des terres soufflait sur une houle particulièrement ordonnée. Du haut de la dune, le spectacle attirait les badauds. C’est alors qu’une série plus puissante que la moyenne balaya le spot. Une vague aux proportions hors norme commença à déferler bien plus au large que les précédentes, prenant par surprise les sportifs, emportés par un redoutable mur d’écume.

Un seul homme avait suffisamment anticipé l’arrivée de ce monstre. Pagayant de toutes ses forces, il avait réussi à passer par-dessus avant qu’il n’éclate. Il se mettait maintenant en position pour la suivante. Quand la deuxième vague de la série approcha, il ne fit pas de doute qu’elle serait encore plus haute. L’homme dosa sa rame pour atteindre la bonne vitesse au moment où la houle le rattraperait. Il accusa un léger retard, et dut s’engager dans un creux plus prononcé qu’il n’aurait été souhaitable. Il se leva rapidement, manqua perdre l’équilibre mais réussit à se rétablir et orienter sa planche grâce à un puissant appui du pied arrière.

La manœuvre le ralentit, il fut alors rattrapé par le déferlement. On le vit s’accroupir, se tasser pour se faire le plus petit possible. Masqué par la lèvre de la vague, on ne le voyait plus. Elle retint son souffle plusieurs secondes, jusqu’à ce que le surfer émerge victorieux du tube. Une exclamation parcourut la dune, des applaudissements sporadiques se firent entendre.

Le héros du jour revint sur la plage allongé sur sa planche, poussé par l’écume. Et elle le reconnut. C’était son père ! Elle courut vers lui les bras tendus. Il semblait hagard et ne s’aperçut de sa présence qu’au moment du contact. Elle le serra fort, appuyant sa joue contre le néoprène de sa combinaison. Quand elle leva la tête pour le regarder, elle vit qu’il pleurait en souriant.

« Mais pourquoi tu pleures, c’était super bien ce que t’as fait !

– Tu vois ma chérie, je pense que ce sera la plus belle vague de ma vie.

– Mais pourquoi t’es triste ?

– Je ne suis pas triste, je suis ému. Faire un tube, je ne pensais pas y arriver un jour. »

Il avait raison. Jamais plus il ne réussit cet exploit. Il n’en garda aucune frustration. Au contraire, il lui confia à plusieurs reprises se sentir privilégié d’avoir vécu une telle expérience, et plus encore de l’avoir partagé avec sa fille.

Voilà pourquoi elle surfait. Elle voulait vivre ce moment, elle aussi. Son entraînement ne servait qu’à une chose : la préparer à cette épiphanie. Son père avait eu de la chance ce jour-là, son niveau n’aurait pas dû lui permettre de réaliser cette manœuvre. Elle ne voulait pas gâcher sa future opportunité. Depuis ce jour, aucune des sessions, ni de son père, ni d’elle, n’avait offert les mêmes conditions. Elle se devait d’être prête quand le jour viendrait. Mais ça ne sera pas aujourd’hui non plus.

Tant mieux, car elle aurait dû réviser son plan.

Elle lave son bol et sa cuillère dans l’évier, les sèche avec un torchon et les range. Elle sort, ferme la porte d’entrée, et dépose les clés sous un pot de fleurs. Elle contourne la maison. Sa planche et sa combinaison reposent sur une structure en bois flotté. Elle l’a elle-même conçue voilà quelques années pour faire sécher son matériel après rinçage. Elle attrape sa planche sous le bras, s’arrête un moment, et délaisse le reste de l’équipement.

Elle rejoint sa Renault Clio garée dans l’allée. Sur les barres de toit, elle sangle sa planche, teste machinalement la solidité de son installation. Ces gestes répétés mille fois ne nécessitent plus aucune réflexion consciente de sa part. Dommage, elle aurait préféré s’occuper l’esprit, éloigner les voiles noirs qui l’obscurcissent.

Elle démarre, passe le portail et s’engage sur la départementale. Vite, la forêt de pins succède aux maisons de son lotissement. La route rectiligne se déroule sur plusieurs kilomètres. La monotonie du paysage provoque des somnolences aux conducteurs peu avertis. Elle-même a manqué plus d’une fois verser dans le fossé, enveloppée par l’agréable lassitude qui suit les efforts intenses.

Après dix minutes de trajet, elle arrive dans la petite agglomération qui s’est construite autour de l’accès à l’océan. Un commerce d’articles de plages, deux ou trois restaurants proposant de la cuisine rapide sur des chaises blanches en plastique, un magasin de glisse… Tous fermés en cette saison. Le parking lui aussi est désert. Le temps aurait été plus clément, elle aurait reconnu les voitures des habitués. Elle ne les qualifierait pas d’amis, mais ils échangent quelques mots une fois arrivés sur le sport, ils se prêtent parfois un pain de wax. Les autres sportifs représentent également un facteur de sécurité une fois dans l’eau.

Il y a quelques années, le leash qui la relie à sa planche avait cassé lors d’une chute. Elle s’était retrouvée à nager dans une mer formée, ne voyant plus la côte que par intermittence. La panique l’avait prise, elle tournait la tête en tous sens pour repérer sa board. Les vagues qui explosaient à quelques mètres devant elle l’obligeaient à plonger profondément pendant plusieurs secondes. Elles se succédaient trop rapidement pour qu’elle reprenne son souffle.

Sorti de nulle part, un surfer s’était approché d’elle et l’avait fait monter à plat ventre sur son longboard. Tous deux avaient rejoint le rivage sans encombre. Après avoir remercié le surfer, elle s’était assise en tailleur pour se remettre de ses émotions. Elle s’apprêtait à faire le deuil de sa planche. Mais un enfant la lui avait rapportée quelques minutes plus tard. Son surf s’était échoué à cent mètres de là.

Elle avait raconté cette mauvaise expérience à son père, ainsi que sa crainte d’avoir perdu le matériel qu’il lui avait offerte la même année. Il lui avait répondu : « dans ces circonstances, ne t’inquiète pas pour ta planche. Elle reviendra toujours à la plage. Elle sera poussée par la mousse comme toi en fin de session. »

Elle se gare à proximité de l’accès au rivage. Elle se change entre ses portières ouvertes, bien que personne ne soit visible aux alentours, par habitude. Elle verrouille sa voiture, et accroche la clé à un petit ergot au-dessus de son pneu arrière gauche, sur la face intérieure de la carrosserie. Voilà des années qu’elle utilise cette technique. Personne n’a encore découvert cette cachette. Seuls son père et elle la connaissent.

En maillot de bain, pieds nus, sa planche sous le bras, elle s’engage sur les caillebotis. Puis elle dévale la dune à grandes enjambées. Sur la plage, le sable froid lui provoque un frisson qu’elle réprime. Ce n’est que le début, il n’est pas question de renoncer par frilosité. Elle s’arrête avant que ses orteils ne touchent l’eau. Elle regarde les vagues déjà passablement désordonnées, crénelées par le vent de travers. Celui-ci souffle modérément, additionnant son énergie à celle de la marée pour générer un courant latéral. Pour contrer la dérive, elle parcourt quelques dizaines de mètres vers le nord. Ce décalage devrait lui permettre de se retrouver au bon endroit pour franchir la barre, là où les vagues déferlent.

Une rafale arrache une larme à son œil humide. Elle l’essuie et se plie en deux pour attacher son leash à sa cheville droite. Elle s’engage dans l’eau d’un pas déterminé. Passé le choc thermique initial, elle ne sent plus ses pieds et ses cuisses durcissent sous l’effet du froid. Une fois immergée jusqu’au bassin, elle s’allonge sur sa planche et entame une rame énergique. Des lignes de mousse l’atteignent à un rythme soutenu. Selon la hauteur du mur qui cherche à la repousser, elle plonge sous la vague ou passe par-dessus. Dans les intervalles, il n’est pas question de reprendre sa respiration. Elle pagaie sans discontinuer.

Elle atteint un banc de sable où l’eau lui arrive à la taille. Elle en profite pour descendre de sa planche et maintenir sa position jusqu’à une accalmie, malgré le courant qui menace de lui faucher les pieds. Elle repère une brève pause entre les séries et s’élance à nouveau. Elle réussit à franchir les derniers murs d’eau grâce à des « canards », ces plongées sous les vagues que tout surfer se doit de maîtriser pour accéder au large.

Là, le tumulte des vagues ne provoque plus qu’un son étouffé, la houle la fait osciller avec douceur comme un bouchon de liège. Assise sur sa planche, elle reprend sa respiration. Puis elle se déplace un peu vers le sud, là où les vagues déroulent mieux. Elle prend des repères sur la côte (une dune un peu plus haute que les autres, un tronc déposé par la marée). Après chaque tentative, elle reviendra exactement ici.

Elle se félicite d’avoir mis fin à son traitement, ses forces sont revenues rapidement. Sans ça, jamais elle n’aurait pu se mettre à l’eau et ramer avec autant d’énergie. Sa décision de ne plus se soigner, elle l’a prise toute seule il y a quelques semaines, et n’en a parlé à personne. Elle a menti à son père, ce qui n’était encore jamais arrivé.

A l’approche d’une nouvelle série, elle s’allonge. Une fois certaine que la vague en approche lui convient, elle enchaîne plusieurs puissants mouvements de rame qui lui donnent la vitesse nécessaire pour être poussée par la houle. Elle s’accroupit d’un bond souple, et descend la pente à pleine vitesse. Les muscles de ses jambes jouent le rôle d’amortisseurs face aux imperfections du plan d’eau. En bas de la vague, son corps se détend pour amorcer un puissant virage qui la propulse jusqu’à la lèvre. Elle ne réussit pas sa manœuvre de sortie et est projetée sur le banc de sable. Son épaule touche le fond, mais le choc est léger. A peine remontée à la surface, elle récupère sa board et repart au peak.

Elle enchaîne les vagues à un rythme effréné, ne s’accordant aucun répit. Pendant une heure, elle flirte avec ses limites. Elle charge les plus grosses vagues, même lorsque celles-ci ne lui offrent aucune chance de manœuvrer. Elle ne cherche pas le plaisir, mais l’épuisement.

Sa mère a contracté la même maladie, au même âge qu’elle. S’en sont suivies des années d’allers-retours à l’hôpital, de lectures de résultats d’analyse, d’appels à des spécialistes pour trouver la voie de la rémission. Elle l’a vue se dessécher, perdre son énergie, et finalement s’éteindre.

Ces dernières images d’un corps quasi invisible sous les draps ont remplacé celles de sa mère virevoltant dans leur maison les matins de semaines, insultant les autres automobilistes sur le chemin de l’école, attrapant ses joues pour les couvrir de baisers avant de la laisser descendre. Ses parents ont obéi aux blouses blanches, et ceux-là leur ont volé leurs derniers moments à trois. Sa colère contre le corps médical n’a cessé de croître depuis. Quand ce fut son tour de faire face aux médecins, elle leur a mené la vie dure. Elle refuse de tout son être de finir comme elle. Elle veut choisir sa mort comme sa vie.

Ses bras lui font mal, elle éprouve des difficultés à redresser son buste lorsqu’elle est allongée. Elle refuse de se laisser aller, elle rame sur chaque série. Elle boit un peu la tasse par manque de souffle. Le froid la fait claquer des dents, elle sait que ses lèvres tournent au violet. Quand elle était enfant, son père et elle avaient convenu de mettre fin à leurs sessions quand sa bouche arborait cette couleur. Sans quoi elle n’aurait jamais voulu sortir.

« Encore quelques-unes », se dit-elle. Elle se rend compte que le ciel s’est peu à peu dégagé, et que le vent a tourné. En contradiction avec les prévisions météo, le vent provient désormais de l’est, sans avoir perdu de sa force. Elle fronce les sourcils. Ce n’est pas censé arriver. Sur cette côte, le vent d’est est une brise de terre qui se déclenche la nuit et s’affaiblit en matinée. En temps normal, si le vent vient du nord dès l’aube, il reste orienté ainsi jusqu’au soir.

Le changement des conditions transforme le plan d’eau. Il s’apaise, il bleuit. Les séries gagnent en régularité. Le souffle venu du littoral freine les vagues. Celles-ci se lèvent progressivement avant de déferler. Quand elle passe par-dessus une crète, une pluie de gouttelettes s’abat sur sa tête et ses épaules. Ce signe ne trompe pas : cette session s’apprête à devenir mémorable !

Plus question de se ruer sur la première vague venue, désormais elle sélectionne. La mutation dans le comportement de la houle la perturbe sur ses premières tentatives. Les vagues passent sous elle sans la pousser suffisamment. Elle se repositionne, plus proche de la zone d’impact.

Ses forces l’abandonnent, elle ne pourra pas s’offrir plusieurs essais. Une série approche. Elle prend le risque que les vagues lui éclatent dessus pour économiser sa rame. Elle laisse passer la première, et s’engage sur la deuxième. Pour coller sa planche à cette face particulièrement raide, elle l’incline quasiment à la verticale. Elle réussit néanmoins à poser ses deux pieds dessus en fin de descente et s’oriente vers la droite, dans le sens du déferlement.

Elle bascule le poids de son corps sur son pied arrière pour ralentir. Elle entend derrière elle le fracas de l’écume. Elle ne sent plus les rayons du soleil sur son visage. L’eau l’entoure comme une matrice tapageuse. Elle voit seulement un morceau de ciel à quelques mètres devant elle.

Une décharge d’adrénaline la parcourt. Sa vision prend la forme d’un tunnel. Le temps se distend. Elle mobilise toute sa concentration et ses réflexes pour poursuivre cette sortie qui se dérobe. Une fraction d’inattention, une erreur de positionnement et la vague la culbutera puis la catapultera sur le banc de sable.

L’issue se rétrécit, son crâne effleure le plafond de cette grotte éphémère. Elle se recroqueville pour ne pas se laisser déséquilibrer. Sa main droite trace un sillon dans le mur liquide. Elle se penche en avant, tend son cou vers son objectif. Elle appuie de toutes ses forces sur son pied avant pour prendre de la vitesse. La manœuvre n’est considérée comme réussie que si le surfer arrive à s’extraire debout de la masse. Pas question de se contenter d’un demi-succès !

Ses cuisses brûlent sous l’effort, une crampe menace son mollet droit, ce qui la ferait immédiatement chavirer. La caverne instable réduit encore ses proportions, alors même alors que la sortie ne se trouve plus qu’à un bras. La surfeuse mobilise toute sa souplesse pour s’adapter une fois de plus aux dimensions exigües qui la compriment. Dans un cri d’effort, elle force les bords du tube, poussée par un souffle chargé d’embrun, et se retrouve à l’air libre.

Droite sur sa planche qui décélère rapidement, elle porte les mains à son visage, les yeux levés vers le ciel. Dans un mouvement cent fois répété, elle s’allonge sur sa planche avant même d’être à l’arrêt. Ses mains agrippent le nez de sa board, elle enfouit sa tête entre ses bras tendus.

Elle sait l’exploit personnel qu’elle vient d’accomplir, et les conditions improbables qui ont été réunies pour le rendre possible. Ces quelques secondes d’éternité représentent le plus beau cadeau qu’une divinité pouvait lui faire, quelle qu’elle soit. Elle se doit de profiter à fond de ce moment, malgré la fatigue, malgré le froid qui engourdit ses membres. Alors elle retourne décrocher d’autres moments de grâce. Assise sur son surf, le dos droit, elle fait face l’horizon. Elle jette un coup d’œil derrière elle en direction de la plage.

Des curieux sortis de nulle part la montrent du doigt. D’autres sont déjà en combinaison, une planche sous le bras. Dans quinze minutes elle sera rejointe par des affamés de sensation forte. Elle n’aura pas la force de s’imposer face à eux en plus d’affronter ces conditions exigeantes. L’image du surfer empreint d’un esprit de communion avec ses pairs et la nature est un mythe. Il suffit d’une session estivale à Lacanau pour comprendre que le surf est une compétition pour les meilleures vagues.

Elle va manquer de temps, alors elle décide d’appliquer dès à présent son plan, avant qu’on ne lui porte un secours mal venu. On ne lui volera pas la fin qu’elle s’est promise. D’un léger coup de rein, elle se déséquilibre et se laisse basculer dans l’eau. Elle attrape sa cheville et détache le leash qui la solidarise avec sa planche. Lorsqu’un train de vagues passe, elle pousse sa board loin d’elle, vers le rivage.

Puis elle cesse de battre des jambes. Elle expire, et ce faisant coule doucement. L’océan l’enveloppe et anesthésie ses sens. Elle ferme les yeux. Le grondement des masses d’eau propulsées sur le sable sature ses tympans comme un roulement de tonnerre ininterrompu.

Elle essaie de vider sa conscience. Elle s’interdit tout mouvement afin de rester sous la surface. Elle se laisse porter par le va-et-vient de la houle. Ce bercement la réconforte et l’aide à ne pas penser à ce qu’elle est en train de faire. Elle n’a pas peur, l’eau a toujours été son élément.

Son entraînement lui permet de retenir longtemps sa respiration, elle ne ressent pas l’asphyxie. Et sans ses séances sportives « à la dure », elle n’aurait pas attrapé cette vague, aujourd’hui. Malgré elle, elle repense à ce tube improbable. A la joie intense qu’elle a éprouvée. Quand elle racontera ça à son père, il sera dingue !.. Ah, sauf qu’elle ne parlera plus à son père, ni à quiconque…

Vivre un tel moment et mourir juste après, quelle drôle d’idée. D’un autre côté, elle n’avait pas vraiment prévu ces circonstances. Son plan consistait à lutter dans une mer déchaînée jusqu’à l’épuisement du corps et de l’esprit, seule, loin des regards. Son cadavre aurait été retrouvé plus tard (ou pas, peu importe), tout le monde aurait conclu à une noyade. Elle se serait épargnée des années de souffrance dans une chambre aseptisée, et l’accident aurait atténué la culpabilité de son père. Plus qu’en cas de suicide avéré en tous cas.

Le cours de ses pensées la sort de sa méditation. Elle revient au présent, et le souffle lui manque. Elle ne peut se retenir de battre des pieds et rejoint malgré elle la surface. Seul son visage émerge, elle inspire par saccades. Autour d’elle, la mer est agitée. Le courant l’a rapprochée de la zone de déferlement. Elle nage vers le large pour revenir dans des eaux plus calmes. Alors qu’elle s’apprête à s’immerger à nouveau, elle aperçoit un surfer à quelques dizaines de mètres. Comme il ne l’a pas repérée, elle expire rapidement pour couler.

Les yeux ouverts, elle perçoit de fugaces reflets argentés autour d’elle. Elle se trouve dans un banc de poissons ! Le soleil fait miroiter leurs écailles, elle les sent presque la frôler. Elle sourit. Elle feint d’être une algue portée par le courant pour prolonger le moment. Elle est heureuse. Les mulets tournent autour d’elle. Lorsque l’asphyxie la gagne, remonter à la surface la frustre.

Elle replonge. Ses pieds effleurent le sable. Cette matinée est trop belle, elle veut en profiter encore, et chérir son souvenir. En parler à son père, le voir écouter attentivement, puis rester silencieux, les yeux dans le vague. Avant elle croyait qu’il ne l’écoutait pas. Ella a compris plus tard qu’il s’agissait de l’inverse. Il boit intensément ses paroles, s’en imprègne pour imaginer ce qu’elle a vécu. Cet effort le rend muet et faussement distant. Il lui manque.

Elle aspire une autre bouffée d’air. Elle comprend qu’elle ne veut plus de son scénario macabre. Ses pensées ne lui proposent que des réflexions positives, son corps ne lui offre que des sensations agréables. Sa fatigue se mue en délassement. Les poissons sont partis picorer le sable plus loin. Elle reste seule avec les rayons du soleil.

Elle s’abandonne à ce sentiment nouveau : vouloir de tout son être vivre encore et encore ces moments de quiétude avec la Nature. Voler le plus d’instants précieux à la maladie, être certaine que jusqu’au bout, il y aura de la joie à grapiller.

« Tu as besoin d’aide ? »

Elle se retourne. Le surfer de tout à l’heure est en train de ramer vers elle. Elle le regarde, un peu ahurie.

« Tu as perdu ta planche, tu veux que je te ramène ? »

Elle réfléchit. « Oui, je veux bien », lui répond-elle en esquissant un sourire.

Il l’observe quelques instants, étonné de la voir sereine. Il lui dit de s’accrocher à ses épaules, qu’il va ramer vers la côte.

« J’espère que tu vas retrouver ta planche », lui dit-il par-dessus son épaule.

« Je ne me m’inquiète pas. Elle reviendra toujours à la plage. »