Mon père me répétait souvent :
« Il y a cinq principes à suivre pour être un bon roi. Cinq, comme les doigts d’une main, ce n’est pas trop difficile à retenir ça, non ? Même toi, tu devrais y arriver. Je disais donc cinq principes : le premier, respecte ta femme mais ne l’écoute pas, le deuxième, protège tes enfants, même les cadets inutiles comme toi car on ne sait jamais, le troisième, protège ton peuple car il n’est pas fichu de le faire par lui-même, le quatrième, détruit une caverne de gobelins tous les mois, et le dernier et le plus important de tous, tue un dragon.
– Père, pourquoi faut-il tuer un dragon ? Demandais-je invariablement.
– Cet enfant m’aura à l’usure… Parce qu’en tuant un dragon, tu assois ton autorité par la démonstration de ta bravoure. Le peuple n’aime pas les faibles, et encore moins les intellectuels. D’ailleurs range-moi ces livres, tu me fais honte ! J’ai oublié un des principes : détruire une caverne de gobelins tous les mois, je te l’ai dit, ça ?
– Oui, Père, vous l’aviez déjà dit.
– Et bien quoi ? Que faut-il faire quand on parle de gobelins ? »
Et nous crachions de concert sur le sol de ma chambre, sur ces pavés polis par des siècles d’allers-retours de rois déçus par leurs derniers nés.
Etant le troisième d’une fratrie, on me prédestinait à rejoindre l’école de magie du royaume. Celle-ci s’était fait une spécialité des sorts et potions renforçant la puissance, le courage et l’endurance de notre armée. Coincé entre deux empires, notre petit domaine ne devait sa survie qu’à la férocité de ses troupes soutenues par des tonneaux de breuvages aux vertus fortifiantes. Du moins, c’est ce que m’avait expliqué mon père.
Un de mes précepteurs venu du lointain Occident avait fourni une autre raison à la longévité de notre dynastie : notre pays, cerné de montagnes, aisément contournable au sud par la route et au nord par la mer, sans aucun métal précieux, ne suscitait aucunement la convoitise de ses voisins. Aucun bénéfice substantiel ne remboursait l’effort pour conquérir ces quelques vallées.
Toujours selon ce professeur original, les dragons de nos montagnes représentaient nos meilleurs gardiens. Visibles de loin lorsqu’ils sont en vol, ils rappelaient à tous ce qu’il en coûte de passer par les quelques cols praticables en été. Il nous trouvait d’ailleurs mal avisés de tuer ces bêtes. Car comme chez tous les super prédateurs, leur fécondité était faible. Une dragonne pondait un œuf par siècle, alors que les chefs du royaume se succédaient tous les quinze ans en moyenne. La population draconique se renouvelait en conséquence beaucoup moins vite que ses individus n’étaient abattus. A ce rythme, il n’y aurait bientôt plus de dragons pour nous protéger.
Cet homme différent de mes précédents maîtres me faisait également remarquer que les potions confectionnées par l’école de magie ne devaient leurs effets qu’à leur taux d’alcool élevé. Selon lui, il ne s’agissait pas de capacités surnaturelles. Nos guerriers étaient simplement trop ivres pour percevoir le danger et ressentir la douleur.
Lorsque, fier d’avoir appris quelque chose d’utile à la survie du royaume, je partageai ces informations lors d’un dîner, mon père le roi entra dans une rage folle. Il hurla que le précepteur encourageait ma couardise, que j’étais déjà bien assez peureux sans son aide, que ma mère nous avait encore gratifié d’une riche idée en mandant un étranger, et peut-être même un agent ennemi, pour faire mon éducation. Mais tout était de sa faute à lui, le Roi, voilà ce qu’il en coûtait de ne pas respecter le premier des cinq principes.
Je ne revis jamais ce précepteur. Le vieux mage qui avait formé mes frères avant moi reprit du service. Il me fit durement payer ma perméabilité aux idées séditieuses de l’espion. Je passai des mois à recopier la généalogie des barons du pays.
Mes frères avaient hérité des vertus attendues de bons suzerains. Ils mangeaient comme quatre, devenaient grands, forts et poilus comme les yaks de nos régions, toujours prêts à en découdre. Ils s’embarrassaient peu de toutes ces subtilités et nuances qui faisaient de moi une chiffe molle, incapable de sortir le glaive le premier lors des rixes avec les fils de nos vassaux.
Mon frère aîné n’avait pas seize ans quand il partit affronter son dragon. Un pisteur en avait repéré un à trois vallées de distance de notre château, et localisé son « aire », c’est-à-dire son nid fait de troncs et de branches de sapins. La tradition voulait que toute la maisonnée accompagne le jeune seigneur jusqu’au pied de la montagne où vivait le dragon. L’escalade jusqu’au sommet se pratiquait en revanche seul, équipé d’un bouclier, d’une épée, de piolets, de cordes et de quelques provisions.
Pendant que le dauphin grimpait vers sa légende, nous nous installâmes dans de confortables tentes, largement pourvues en victuailles et en bois de chauffage crépitant. Mon père riait à gorge déployée, s’enivrait de vins méridionaux tout en contant pour la millième fois comment lui-même, à peine pubère, avait terrassé la bête la plus âgée et donc la plus grosse de toute la chaîne sud des montagnes frontalières. Ma mère se tordait les mains, se mordait les lèvres au point de les colorer du carmin de son sang anémique. Mon autre frère criait à qui voulait l’entendre qu’il partirait lui aussi chasser le dragon à peine son aîné revenu. Ces déclarations déclenchaient des manifestations de tendresse rares de la part de mon père. Il serrait le benjamin contre lui tout en souriant.
Mon frère revint deux jours plus tard, sale et égratigné, portant sur son dos une hotte dégouttant de sang et surplombée d’une nuée de mouches. Ayant prévenu de son arrivée à grand renfort de cris gutturaux, il attendit que l’équipée s’extirpe au complet des tentes pour sortir du sac son trophée et le brandir à bout de bras. La tête de dragon pesait trente livres tout au plus, et se terminait par des lambeaux de tendons, d’écailles et de chair déchiquetés. Mais l’assemblée n’accorda que peu d’intérêt à la qualité du trophée, tout occupée à beugler des vivats et congratuler le jeune héros à grands coups de tape dans le dos.
Le chemin du retour fut joyeux et bruyant. Pour ma part, je ne détachai pas mes yeux de la gueule du dragon, posée à l’arrière d’un chariot. Puis ma mère se plaignit de l’odeur pestilentielle que dégageait le crâne en décomposition. Celui-ci fut jeté dans un fossé, dans l’indifférence de ma famille trop occupée à écouter les éloges des courtisans. Mon esprit décidément tordu souffrit de cette mort inutile.
Les jours suivants, la vie de château reprit son cours. Mon frère aîné ne l’entendit pas de cette oreille, et prolongea son triomphe en visitant toutes les tavernes de la ville, pour finir chaque soir dans les bras d’une prostituée différente. L’intendant alerta mon père de cette conduite inappropriée. Le roi rétorqua que son fils était plein d’une sève qu’il devait épancher. D’ailleurs au même âge lui-même tuait chaque matin un malandrin et besognait chaque après-midi une fille de vassal. Ma mère fronça le nez et souffla le plus ostensiblement possible. Mais mon père, depuis l’anecdote de l’espion de l’ouest comme il l’appelait, prenait garde à ne plus réagir à aucun des signaux émis par sa femme.
Pendant encore un mois mon grand frère continua à s’épancher de cette sève qu’il possédait en quantité, ne revenant au château que pour soutirer une bourse d’or à l’intendant et repartir aussitôt. Ses amis l’attendaient derrière les grilles qui entouraient la demeure royale. Je remarquai qu’il ne s’agissait plus des habituels fils de marquis et de comtes. Ceux-là formaient un groupe des deux sexes coloré, emplumé, titubant, reniflant et particulièrement sonore. La troupe vidait ensuite les lieux en zigzaguant, effrayant les bonnes gens par ses aboiements et ses quolibets. En son sein, mon frère faisait tomber la monnaie dans le décolleté des jeunes femmes pour les faire glousser. Dans mon dos, l’intendant soupirait et me répétait : « tout cela va mal finir. Je vous en conjure, n’imitez pas le dauphin, tenez-vous toujours à distance du vice. Votre dynastie n’a jamais su résister aux tentations. »
Un matin je fus réveillé par les cris de mon père. Cela faisait bien longtemps qu’ils ne me réveillaient plus, mais un tumulte inhabituel les accompagnait. Je me levai, m’habillai en hâte pour rejoindre la grande salle. L’intendant se tenait tête baissée devant le roi qui s’agitait en tous sens, proférant des menaces entrecoupées de sanglots bouillonnants. A l’arrière de la scène, ma mère gisait inerte, encore plus pâle que d’habitude, dans les bras de sa favorite.
En décryptant les borborygmes du roi, je compris que son aîné avait été retrouvé baignant dans une mare de sang et de boue, à l’arrière d’une maison de passe. Dans cette rue qui ne voyait jamais le jour, un couteau lui avait percé l’œil, le ventre et l’aine. Aucun témoin ne s’était manifesté. Mon père promit de trucider tous les habitants et brûler tout le quartier si on ne lui présentait pas le coupable.
Les semaines suivantes couvrirent la ville de noir : celui du deuil et celui de la suie des gargotes et maisons closes incendiées par la garde royale. Les funérailles du dauphin bénéficièrent d’une décoration imaginée par mon père. Lors des préparations, j’entendis pour la première fois ma mère hausser le ton en refusant cette mise en scène. Mais mon père, fidèle à sa parole, ne tint aucunement compte de son avis. Sur le chemin emprunté par le cortège, tous les vingt mètres environ, on pendit ce que le royaume comptait de malfrats et d’indigents. Les cadavres restèrent suspendus pendant une bonne semaine, jusqu’à ce que la corporation des médecins de la ville ne vienne alerter sur les risques d’épidémie de peste et de choléra.
Une fois le fils préféré enterré dans la crypte familiale, le roi mit sur pied plusieurs expéditions pour éradiquer les gobelins des montagnes environnantes. Ils y étaient forcément pour quelque chose, à tout ce malheur. Dans le doute, mieux valait ne pas s’abstenir. Flanqué de ses deux derniers fils et suivi des plus gaillards représentants de la noblesse, le suzerain parcourut des kilomètres de cavernes, pourchassant l’engeance verte et pustuleuse. Animé d’une rage inextinguible, il devançait bien souvent le reste de la troupe qui en était réduite à achever les créatures blessées dans son sillage. Les conseils de prudence des vassaux les plus loyaux obtenaient pour réponse des regards furibonds et des phrases inarticulées. Les sujets les moins loyaux, eux, se lançaient des demi-sourires et des regards entendus.
Durant ces expéditions, je trainais mes chausses en arrière du groupe. Entre deux coups d’épée peu convaincus et assénés dans le vide, je découvris ce que personne ne m’avait appris. Certains gobelins parlaient la langue des humains. Certes mal, car leurs gorges et leurs langues s’adaptaient difficilement à nos locutions, mais tout de même suffisamment pour être compris. Leurs habitations, loin d’être les bauges qu’on me décrivait, faisaient montre d’un artisanat avancé : ferronnerie, charpenterie, maçonnerie, et dans les intérieurs des œuvres artistiques indiscutables, même si leur beauté m’échappait.
Le plus étonnant fut le nombre d’ustensiles de manufacture humaine que je découvris. Quand j’interrogeai un marquis sur ce phénomène, il me répondit : « jeune homme, vous n’êtes pas sans savoir que cette vermine pratique la rapine et le pillage dès que l’occasion lui en est donnée, mmmmh ? Comment voudriez-vous que ces animaux façonnent ces objets ? D’ailleurs, ils doivent les voler comme la pie vole, pour décorer leurs nids avec des choses qui brillent, mmmh ? » Pourtant à deux reprises j’aperçus un chariot de marchand se carapater des abords des grottes en nous voyant arriver.
Au retour de la dernière équipée, je me rendis dans l’office de l’intendant, une pièce surchargée d’étagères croulant sous les livres de comptes et les parchemins, à peine éclairée par un vitrail étroit. A mon entrée, cet homme au crâne luisant et parsemé de taches brunes leva un sourcil interrogateur : « c’est bien la première fois de ma carrière qu’un membre de la famille royale entre ici. Que voulez-vous, mon prince ? » Je lui exposai alors mes doutes quant à l’image que nous nous faisions des gobelins, de leur soi-disant bestialité, de leur absence de conscience. L’intendant sourit : « vous voilà bien embarrassé avec ces questions auxquelles personne ne souhaite répondre, n’est-ce pas ? J’aimerais pouvoir discourir avec vous sur l’intelligence comparée des gobelins, des trolls des montagnes et des farfadets sylvestres, mais je ne suis malheureusement pas qualifié. Par ailleurs, et vous l’avez déjà compris sinon vous ne vous tiendriez pas devant moi, ces réflexions exprimées à voix haute ne vous vaudront que des ennuis dans l’enceinte du château. Chérissez-les, conservez-les bien au chaud dans votre esprit. Il viendra peut-être un jour où vous pourrez les exploiter pour le bien du royaume. »
Chaque matin, je trouvai mon père un peu plus affalé sur son trône. Je pouvais presque distinguer les nuages noirs qui s’amoncelaient autour de sa tête. Ordinairement, la grande salle voyait défiler le peuple et la noblesse, chacun présentant une doléance ou informant du dénouement d’une affaire à l’autre bout de la vallée. Désormais le roi accueillait les nouvelles, même les plus réjouissantes, avec un air ennuyé. Il n’avait jamais été enclin à la clémence ni à la mesure, mais maintenant chaque arbitrage aboutissait à l’exil voire la mise à mort du requêteur ou de l’opposant… Rapidement les paysans comme les seigneurs cessèrent de se présenter. Le roi restait immobile sur son siège durant des heures, dépassant à peine au-dessus des accoudoirs. Puis il se levait pour se rendre dans les caves et vider plusieurs bouteilles prises au hasard dans les réserves.
La reine, de son côté, ne quittait plus sa chambre. Elle avait fait couvrir de crêpe noir les meubles, tableaux et tapisseries de ses appartements. Même la crypte me paraissait plus accueillante. Je me forçais néanmoins à rendre visite à ma mère tous les jours. Seule sa rancœur envers la famille de son époux animait sa conversation. Cette dynastie vérolée par la violence et la luxure avait corrompu ses fils et les vouait à une fin tragique. Elle me prédisait la même mort que mon aîné. J’avais beau la rassurer sur mon absence d’intérêt pour la débauche, elle me rétorquait « mauvais sang ne saurait fleurir ». Je la laissais marmotter ses prédictions funestes pour les entendre inchangées le lendemain.
Dans cette demeure immense où la peine isolait ses habitants, personne ne remarqua l’absence du benjamin. Je le cherchai partout où il avait ses habitudes : la salle des gardes, le terrain d’entraînement, les écuries, la salle du trésor, le garde-manger. Puis je l’appelai partout où il ne mettait jamais volontairement les pieds : la bibliothèque, la chapelle, les thermes… J’interrogeai tout le personnel. La dernière personne l’ayant vu était le palefrenier. Il lui avait scellé son cheval trois jours auparavant, sans connaître sa destination. La monture n’avait toujours pas rejoint son box. Je convoquai l’intendant et le sommai de retrouver le nouvel héritier. Je ne prévins pas mes parents de la disparition, voulant leur épargner du tracas.
Il fallut une semaine à l’économe pour trouver trace du passage de mon frère. Celui-ci avait engagé un éclaireur pour débusquer un dragon. Le guide était supposé mener l’héritier jusqu’à l’aire de la bête. L’auberge qui avait abrité les deux hommes durant leur négociation n’avait revu ni l’un ni l’autre depuis. L’intendant engagea les meilleurs limiers du royaume et les mit sur la piste de l’héritier, mais ils ne méritèrent par leur solde : mon frère fut retrouvé à quelques centaines de mètres de la taverne. Son corps gisait quasi nu dans le bas-côté d’un chemin forestier. Une profonde entaille entourant sa gorge ne laissait aucun doute sur la cause de sa mort. En bon négociateur, l’argentier refusa de payer les pisteurs pour leurs maigres efforts, et leur proposa en revanche de modifier l’ordre de mission : ramener le malandrin ayant assassiné mon dernier frère. Peine perdue, il s’avéra que le criminel avait traversé la frontière depuis plusieurs jours déjà. Or, les relations diplomatiques maussades avec l’empire voisin ne permettaient pas de réclamer qu’on nous livre qui que ce soit.
Comme mes royaux parents portaient déjà un deuil immense, la perte de leur deuxième fils ne changea pas réellement leur comportement, mais l’intensifia. Ma mère fut presque satisfaite d’entendre ses présages se réaliser. Elle me pointait du doigt et me traitait de cadavre ambulant. Selon elle, je devais accepter mon destin plutôt que de lutter pour une vie qui n’avait rien à m’offrir. Mon père ne se présenta plus dans la salle du trône et prit ses quartiers dans la cave. Il tenait séance parmi les tonneaux, et se servait de grandes chopes à même les robinets.
C’est au milieu de ces barriques géantes que mon destin fut scellé : l’intendant me demanda de l’accompagner alors qu’il sollicitait audience auprès de mon père. Nous fumes reçus dans les effluves vineux de cet espace confiné. Le roi regarda à travers nous plus qu’il ne nous fixa. Aucune incitation à s’exprimer ne venant, le régisseur prit la parole sans y être autorisé :
– Votre Altesse, j’espère que ce beau jour d’avril vous voit en bonne santé.
– Grmblll, grommela le suzerain.
– Je sollicite votre conseil car l’affaire est des plus pressantes. Après les tragiques accidents ayant emporté ses frères, le prince cadet devient votre héritier. Il est grand temps de lui fournir une formation adaptée…
– JE N’AI PLUS DE FILS ! Eructa le roi.
– Mais sire…
– Tu n’as pas entendu, scribouillard ? Mes fils étaient la force et la vigueur incarnées, celui-ci n’est pas de moi, c’est certain.
– Je me vois surpris d’apprendre que vous remettez en cause son lignage. Légalement, vous l’avez néanmoins reconnu, il peut prétendre au trône…
– Oh mais ça va être vite réglé ! Un dragon avorton n’en fera qu’une bouchée. Qu’il vive aujourd’hui importe peu, il est en sursis, l’épreuve qui l’attend clarifiera la situation.
– Votre Altesse, au regard des drames qui ont frappé vos fils, ne serait-il pas temps de mettre fin à cette coutume ?
– CERTAINEMENT PAS ! Plutôt voir le royaume sombrer que de laisser mon trône à une mauviette ! Notre dynastie se termine avec moi, c’est ainsi, je n’y peux rien. »
Je tentai de prendre la parole :
« Père, je partage votre peine, mais l’intérêt du royaume…
– Ecoute-moi bien, lopette. Même morts, tes frères valent mieux que toi. Je préfère couronner leur cadavre que ta tête chétive. Ne fais rien, ne tente rien, tu n’as pas les épaules, regarde-toi ! »
Il porta sa chope à sa bouche et engloutit son contenu en une gorgée. Puis il reprit :
« En fait, voilà ce que tu vas faire. A défaut de m’avoir rendu fier durant ta vie, tu vas mourir dignement. Grimpe sur la plus haute des montagnes, et meurs en tentant d’égaler ce que ton frère aîné a réussi. Fais-toi occire par un dragon, mon pauvre garçon, c’est le mieux qu’on puisse attendre de toi. »
Il nous congédia d’un mouvement raide de la main. Le regard navré de l’intendant pesait sur moi alors que nous remontions vers la lumière. Je m’efforçai de rester impassible, mais je sentis ma bouche se tordre et ma glotte effectuer beaucoup trop d’allers-retours. Je pris congé à pas raides et sans un mot. Une fois dans ma chambre, je me jetai sur le lit et enfonçai ma tête dans le traversin. Rien ne sortit. Ni sanglots, ni larmes, ni cri. Juste une douleur sourde qui me bloquait la gorge.
Les cloches des églises sonnèrent plusieurs fois avant que je ne change de position. Le nez dans les plumes de canard et les senteurs de lavande, je trouvai le réconfort et ma résolution. Si le royaume n’avait pas besoin de moi, alors pourquoi poursuivre ? Pourquoi prolonger une vie que n’était utile à personne, et certainement pas à moi ? Autant accomplir la volonté du roi en offrant une fin tragique et spectaculaire à notre lignée. Je me levai engourdi, me passai de l’eau sur le visage, et me dirigeai d’un pas déterminé chez l’intendant. Malgré le lever de lune, le vieil homme était toujours à sa tâche, déchiffrant un parchemin à bout de bras, au travers de ses binocles écaillées. Il me fixa durant quelques secondes, puis il fronça légèrement les sourcils :
« Mon prince, vous m’avez tout l’air d’un jeune homme ayant réfléchi de travers.
– Au contraire, j’ai pris le temps de mettre de l’ordre dans mes pensées.
– Les paroles de votre père sont celles d’un homme submergé par le chagrin…
– Détrompez-vous, ses consignes découlent d’un raisonnement dont il n’a jamais dévié. Elles n’en sont que la finalité. Père et Mère me demandent d’accomplir la seule chose dont ils me pensent capables : ne pas ajouter la honte au chagrin de ma famille. Et, loyal à mes parents, je ne souhaite pas les décevoir davantage.
– L’intérêt du royaume… tenta l’économe.
– … Est probablement de mettre fin à cette lignée dont la vigueur s’étiole, contrecarrai-je. Pourquoi préserver un statu quo et mettre le plus dégénéré de notre dynastie sur le trône ? Laissons un sang plus fort nous remplacer, nous avons fait notre temps. Je vous demande donc de me trouver un pisteur de dragon…
– Je ferai selon votre volonté, mais laissez-moi vous apporter un autre point de vue : le courage et la vigueur importent pour diriger un royaume, certes. Mais le discernement et la sagesse importent tout autant, et je dirais même bien plus. Je vous le concède, la culture de notre royaume n’a jusqu’à présent pas fait grand cas des esprits aiguisés. Mais il y a un changement crucial à apporter aux pratiques du pouvoir, valoriser l’intellect autant que les muscles est un enjeu vital. En matière grise, vous êtes le mieux doté de votre famille. Vous pouvez être utile à ce royaume, même si le roi et la reine ne le perçoivent pas.
– J’aurais aimé connaître votre opinion avant… J’aurais pu conserver un peu d’estime de moi. Maintenant, il est trop tard, ma décision est prise.
– Comprenez-moi. En formulant à haute voix une opinion telle que celle-ci je risque ma place, si ce n’est ma tête. Rappelez-vous le prescripteur occidental que j’avais eu l’audace de recommander à votre mère pour votre éducation. J’avais pourtant averti ce confrère d’instiller subtilement la flamme de la connaissance chez vous, d’entraîner avec douceur votre curiosité, sans éveiller la suspicion du reste de la maison. Mais son arrogance lui a fait perdre toute prudence. Je crains qu’il n’ait jamais quitté le royaume sur ses deux pieds…
– Seul avec mon bon sens, je devrais m’élever contre des siècles de tradition ? Non, je ne me battrai pas envers et contre tous pour instaurer un nouvel ordre que personne n’appelle de ses vœux hormis vous. Je vous prie de me trouver un guide.
– Bien mon prince, j’espère que ce voyage vous donnera l’occasion de reconsidérer la question. Et je vous en conjure, restez sur vos gardes, le chemin recèle plus de dangers que la destination. Les dragons ne sont pas le plus grand péril. »
Dès le lendemain, un homme couvert de peaux de bêtes et juché sur un mulet se faisait annoncer.
« Messire, je suis votre guide. Je m’en vais vous dégotter le plus beau des dragons ! J’en ai repéré un bien gras dans les montagnes de l’ouest.
– Combien de temps nous faudra-t-il pour nous rendre jusqu’à lui ? Demandai-je.
– Pas longtemps, messire, pas longtemps. Je connais des passages qui nous y rendront en quelques petits jours. Prenez des provisions pour une semaine, et vous rentrerez avec du rab ! Oh, et évitez de porter ces grosses plaques d’acier qu’on voit sur les chevaliers. Ça a de l’allure, mais cela vous gênera plus qu’autre chose. »
Je levai un sourcil interrogateur mais ne discutai pas. J’aurais tout aussi bien pu partir nu, étant donné que je ne comptais pas revenir. Mais une partie de moi ne faisait pas le deuil de cette vie. Par ailleurs, je devais mourir le glaive à la main face à une bête légendaire, pas dépouillé par le premier brigand venu. Je fis sceller mon cheval et préparer mon barda, revêtis une armure de cuir léger, sélectionnai un arc, un carquois, une dague et une épée au fil aiguisé. Je dissimulai une bourse sous mon plastron.
En une demi-journée nous avions atteint le dernier village avant les contreforts. Si nous étions allés à l’est, il nous aurait fallu deux jours pour quitter la civilisation, et un jour vers le nord ou le sud. A mesure que je prenais de l’âge, le royaume rétrécissait à mes yeux. Je le percevais désormais vulnérable, insignifiant. Les empires voisins nous écrasaient par leur gigantisme, des dizaines ou centaines de fois plus étendus et peuplés que cette pastille que j’appelais mon pays.
Le guide menait la conversation, sur le temps, sur le gibier, sur les villages qu’on traversait pour lesquels il avait des anecdotes le plus souvent grivoises, mêlant qui une aubergiste, qui une boulangère, qui une lavandière, et toujours un mari cornu. Une fois le dernier hameau passé, le pisteur se tut. Je reconnais ne pas l’avoir encouragé à poursuivre.
Le chemin devint sentier, parfois à peine une trace, alors que nous nous enfoncions dans une forêt dense de sapins et d’épicéas sur une pente de plus en plus prononcée. Nous franchîmes de nombreux ruisseaux. Mon compagnon connaissait son affaire, car aucune de ces traversées ne présenta de risque. En fin d’après-midi nous installâmes notre bivouac. Je proposai de partager nos vivres, mais le guide se récria : « certes non, messire ! Vous y perdriez au change. Et puis vous attraperiez des maux terribles à manger la pitance d’un gueux comme moi, tout comme moi je ne saurais digérer vos mets royaux. » Pourtant, une fois nos gamelles préparées, la différence ne me parut pas si flagrante. Je n’insistai pas et changeai de sujet :
« Nous avons bien progressé aujourd’hui, non ?
– Pour sûr, monseigneur ! Vous avez été particulièrement vigoureux, je m’avoue impressionné. »
Je m’irritai de cette flagornerie inutile, et repris :
« Sommes-nous rendus là où vous comptiez que nous soyons après cette première journée ?
– Bien sûr, messire, je ne laisse rien au hasard, que croyez-vous ? Mais la route est encore longue, et elle va se faire plus ardue.
– Combien de temps nous reste-t-il ?
– Suffisamment pour que vous puissiez profiter de notre beau pays ! » Sourit-il de toutes ses dents marron.
Mes tentatives suivantes se soldèrent par des digressions sur le climat capricieux des montages, les tracés modifiés par les coulées de boue ou les ours qu’il convenait de contourner. Puis il s’enroula dans sa couverture mitée et se mit à ronfler bruyamment. Je ne trouvai pas le sommeil, gêné par les cailloux sous mon dos et à l’écoute des bruits alentour. Néanmoins, je fus surpris d’être réveillé par mon accompagnateur qui me secouait l’épaule : « nous devons prendre la route, messire, le soleil est déjà là. Attrapez un morceau à grignoter en chemin, nous n’avons plus le temps d’attendre ». J’avais l’impression d’avoir dormi deux heures tout au plus. Je me préparai en hâte, montai sur mon cheval et mâchonnai un bout de saucisson pour me caler l’estomac.
Ce matin-là, nous laissâmes la forêt derrière nous. Le paysage se fit minéral, seule subsistait une herbe rase parfois agrémentée de quelques fleurs. Les pics enneigés nous dominaient, des parois verticales s’étendaient sur des centaines de mètres de bas en haut. Je me rendis compte que je n’étais jamais allé si haut, que je n’avais jamais vu si loin, que mon existence tout entière avait tenu dans cette cuvette étroite que j’apercevais à peine en me retournant. Je fus frappé par ce constat : je n’avais pas vécu, je n’avais rien vu, et j’éprouvai pour la première fois une sensation intense. Quelle ironie de se sentir aussi vivant pour mourir bientôt.
Comme je n’avançais plus, le guide avait fait faire demi-tour à son mulet : « Hé bien messire, on a le vertige des cimes ? On se dit qu’on est pas grand-chose face aux montagnes, tout duc ou prince qu’on soit ? C’est pas la première fois que je vois un membre de la haute faire dans ses chausses quand je le sors de la vallée. C’est drôle, vous trouvez pas ? Vous vous dites les maîtres de ce pays alors que vous avez les miquettes quand vous le regardez dans les yeux.
– Il y a du vrai dans ce que vous dites, mais je vous prierai de surveiller votre langage, le repris-je.
– Soyez pas vexé, je dirai rien à personne. Mais à partir de maintenant, collez-moi bien au train, il s’agit pas d’avoir la truffe en l’air parce qu’un seul faux pas et vous vous retrouvez tout démantibulé au fond d’un de ces ravins. »
Et sans plus attendre, il imprima à sa monture un trot soutenu. Les heures suivantes furent éprouvantes. Le guide ne ralentissait pas, et j’eus toutes les peines à ne pas me faire distancer. Mon cheval avait beau faire deux fois la taille de sa mule, celle-ci était manifestement beaucoup plus adaptée à ces chemins parsemés de cailloux aiguisés, à ce gravier qui s’échappe sous les sabots. J’interpellai le pisteur :
« Voilà des heures que nous sommes en selle, il est temps de faire une halte !
– Même pas une journée dans les alpages et vous voilà un connaisseur des montagnes, messire ?
– Connaisseur des montagnes, non, mais de mon endurance et de celle de mon destrier, oui ! Arrêtons-nous !
– Ça vaut rien pour ici, vos canassons hors de prix. Ils sont faits pour le sable tendre de vos arènes de joute. Vous auriez dû prendre un âne ou un mulet. Mais votre prestige l’interdit, n’est-ce pas messire ? De quoi vous auriez l’air, juché sur un baudet qui fait hihan ? C’est bon pour les paysans, hein ?
– J’aurais pris un mulet si vous m’aviez dit de prendre un mulet ! N’était-ce pas votre devoir de me conseiller ? » Rétorquai-je.
Il haussa les épaules et stoppa net sa mule : « ce sera toujours de notre faute à nous, hein ? Hé bien arrêtons-nous là, au milieu de rien, exposés au vent, puisque messire le souhaite. »
Nous prîmes notre collation dans le silence. Le guide me tournait le dos, assis sur un rocher. Je n’eus pas le temps de finir de faire chauffer mon repas qu’il rangeait déjà son couteau, son quignon de pain et sa saucisse sèche, montait sur sa mule, puis attendit sans un mot que je sois prêt. Il reprit ensuite son allure du matin sans un regard.
Au bout de quelques kilomètres, nous parcourions une voie en dévers, surplombant un à-pic dont je n’osai pas regarder le fond. Rapidement je perdis le pisteur de vue. Ma monture avait le plus grand mal à progresser, dérapant à chaque pas. Elle agitait sa tête dans tous les sens, et me secouait par ses ruades saccadées. Je pris le parti de mettre pied à terre, à la fois pour la rassurer et pour limiter sa charge. Mais faire passer ma jambe par-dessus sa croupe déséquilibra l’animal. Ses sabots patinèrent tant et si bien que la bête chut lourdement sur son flanc. Je réussis néanmoins à me projeter suffisamment loin pour ne pas être écrasé sous son poids.
Une rapide inspection m’apprit que je n’avais que quelques égratignures. Mon cheval en revanche boîtait, et de longues zébrures écarlates parcouraient sa panse. J’essayai de le faire progresser en le tenant par la bride, sans succès. Je remarquai également que la sacoche sur laquelle le cheval s’était affalé avait disparu, ses sangles arrachées. Je retournai sur mes pas, ne trouvai qu’un pain aplati et les signes manifestes que mon équipement avait dévalé en bas de la montagne. Cette sacoche contenait la majeure partie de mes vivres.
« Il fallait que ça arrive, empoté que vous êtes ! » s’exclama mon guide derrière moi.
Je me retournai vivement et lui lançai :
« Où étiez-vous pour m’aider à passer sur cette corniche ? J’en viens à croire que vous me malmenez à dessein !
– Doucement avec les accusations, messire, me rétorqua-t-il avec une grimace peu avenante. Ce n’est pas le genre d’endroit où il fait bon se fâcher avec son guide. Tout seigneur que vous êtes, ici je suis votre salut. »
Je tentai de me contenir. Le rapport de force n’était pas en ma faveur, et le gredin en profitait. Il souriait mauvaisement de ses dents gâtées. Puis il feignit de découvrir la situation en s’exclamant :
« Mais qu’avez-vous fait à votre bourrin ? N’avez-vous pas de cœur, messire ? Quel malheur, une si belle bête ! Le voilà bon pour l’équarisseur. Mais nous avons une affaire encore plus urgente que le sort de ce pauvre animal.
– Plaît-il ?
– Vous avez perdu votre balluchon, messire, hein ?
– Oui, la sacoche qui contenait mes vivres, répondis-je en tendant le dos.
– Et vous n’avez plus de monture pour vous transporter.
– Vous êtes fin observateur.
– Et alors, que comptez-vous faire ? Demanda-t-il en ignorant l’ironie de ma réplique. Rebrousser chemin ? Je vous préviens, cela ne changera pas mon tarif.
– Non, je veux aller au bout.
– Et par quel miracle, messire ? Vous n’avez plus rien à manger. Et ce qui reste de votre barda, comment allez-vous le transporter ?
– Peut-on arrêter de jouer à ce jeu idiot ? Allez au fait, je vous prie.
– De quoi, messire ? Le seul fait, c’est que vous n’êtes plus équipé pour poursuivre votre petite aventure. Hormis si on revoit notre accord.
– Que voulez-vous dire ?
– Je pourrais bien partager ma pitance avec vous, et ma mule porterait votre paquetage. Mais c’était pas prévu. Et ça va me causer du tracas et fatiguer ma bestiole. Je sais même pas si elle pourra s’en remettre, elle n’est plus toute jeune.
– Nous marcherons tous deux pour l’épargner.
– Et allez donc ! S’exclama-t-il. Vous êtes bien prompt à décider du sort des autres. Non, décidément, ce n’était pas notre accord.
– Je n’ai rien à vous offrir de plus, néanmoins.
– Vous me reprochez bien des choses, messire, mais au moins je ne vous mens pas. »
Je ne sus quoi répondre. Il me fixa, sans ciller et me lança :
« Me croyez-vous stupide au point de ne pas avoir remarqué la bourse que vous cachez sous votre plastron ? Dans ces montagnes, on survit en partageant. Il est temps de vous adapter, mon bon prince.
– Très bien, renonçai-je. Combien voulez-vous ?
– Vous croyez-vous en train marchander avec un camelot ? Allez-vous pinailler alors que je suis responsable de votre survie ? Je m’épuise pour que votre petite escapade ne se transforme pas en tragédie, et vous me refusez un geste de reconnaissance ? Une bourse comme celle-ci, elle représente quoi pour vous ? Rien ! Vous en dépensez mille bien plus lourdes pour votre bon plaisir. Ne me méprisez pas, messire ! Oh non, ne me méprisez pas. Vous ne pouvez pas vous le permettre. »
Je sentis le rouge colorer mes joues, l’humiliation me nouer la gorge. Lentement, j’attrapai ma bourse sous mes côtes, et la lui tendit sans le regarder. Avec un geste brusque et rapide, il l’attrapa et la fit disparaître sous ses fourrures. Sans un mot, il transvasa ma dernière sacoche, mes couvertures et mes armes de mon cheval à sa mule. Il harnacha le tout d’une main experte, puis se retourna vers mon cheval :
« Et que fait-on de lui ? Si vous avez de la miséricorde, vous lui plantez votre dague dans le cœur et le faites rouler dans le ravin. Mais vous n’avez pas le cran pour le faire, hein ? On vous apprend à tuer cruellement lors de vos chasses à courre, mais pas à offrir une mort honnête à une bête qui souffre. Je vous préviens, je le ferai pas à votre place. »
J’attrapai ma lame et la pointai sur le poitrail de ma monture. Celle-ci ne me prêtait pas attention, occupée à lécher les plaies de son flanc. Mais je ne finis pas mon geste. Je tentai à plusieurs reprises de me décrisper, sans succès. Finalement, j’abaissai mon bras, l’attrapai par la bride et l’incitai à rebrousser chemin. Chaque pas la faisait hennir de douleur.
Arrivant à grandes enjambées derrière moi, le pisteur me bouscula, m’arracha les rênes des mains, sortit un stylet effilé qu’il planta profondément dans la cuisse de l’équidé. Celui-ci se cabra, rua, roulant des yeux et hennissant. Le guide se positionna afin de bloquer toute issue, écarta les bras et se mit à pousser des grands cris. Affolé, le cheval voulut lui échapper, mais se faisant, perdit l’équilibre. Son train arrière bascula dans le précipice, et il ne fallut que quelques douloureuses secondes pour que le reste suive. J’entendis le bruit insoutenable de son corps massif heurter trois fois la paroi avant qu’il ne s’écrase au fond.
« Voilà ce que vous m’obligez à faire ! Cracha le pisteur. Et ne me regardez comme si j’étais le dernier des malandrins ! C’est un acte de pure bonté que je viens de faire, celui-là même que vous avez refusé à ce canasson, par couardise. Et vous avez pas idée du nombre de loups qui rôdent dans ces alpages. Un animal blessé sur cette route, c’est pour eux un festin à peu de frais ! Vous n’avez pas envie de vous retrouver face à une meute en pleine santé sur le chemin du retour, ça je vous l’assure ! Allez, il est temps de reprendre la route. Et collez-moi au train, n’allez pas encore une fois lambiner une lieue derrière ! »
Il s’en allait déjà, la mule à ses côtés. Je n’eux d’autre choix que de le suivre. J’étouffai mes sanglots, reniflai dans ma manche. Les yeux embués, je trébuchai sur les cailloux. J’éprouvais plus de peine pour mon destrier que pour mes frères. Pour eux, je n’avais versé aucune larme. Mon cheval incarnait l’innocence et la fidélité, alors que ma famille cumulait tout ce que l’humanité produit de plus détestable. Ce royaume, j’en venais à le mépriser tout entier. La population souillait ces paysages. Chaque village boueux s’apparentait à une verrue dans une vallée paradisiaque, chaque bourg pestilentiel à un furoncle. Et que dire du château royal, cet assemblage incongru de pierres arrachées à une montagne défigurée ! Le pays se serait mieux porté si ses sujets et sa noblesse avaient décidé de plier bagage. Ou qu’une avalanche avait recouvert toute trace de cette civilisation dégénérée. Je ruminai ces pensées morbides le restant de la journée, me réconfortant à ces idées violentes qui m’étaient habituellement étrangères.
Une nuit et une journée passèrent sans que je ne desserre la mâchoire. Au soir suivant, à la fin de notre repas, le guide m’avertit : « demain à mi-journée, nous arriverons à l’aplomb du nid du dragon. La grimpette, vous la ferez tout seul et une fois en haut, vous vous planquerez où vous pourrez. A la nuit tombée, vous profiterez du sommeil du lézard pour lui planter votre épée dans l’œil. Ces bestioles ont le sommeil lourd, à moins de tomber de tout votre long sur son museau, vous ne risquez pas de le réveiller. Faites attention, tout de même, comme vous n’êtes pas dégourdi…
– Je viens ici pour combattre un dragon, pas pour l’égorger dans son sommeil. Pourquoi voudrais-je de cette mise à mort déshonorante ? »
Je crus voir sa mâchoire se décrocher. Il me regarda éberlué pendant plusieurs secondes, puis se mit à couiner si fort que je me retins de me boucher les oreilles. Je crois qu’il essayait de rire, mais le son qui sortait de sa gorge évoquait celui d’un pourceau excité. Tout son corps tressautait, à tel point qu’il manqua tomber à la renverse. Après s’être bruyamment mouché dans un carré en toile de jute puis avoir étalé le contenu de son nez sur ses yeux, il put enfin me répondre : « des noblaillons de fin de race, j’en ai connu, mais vous arrivez encore à me surprendre. Faut vous reconnaître ça, il y a un paquet d’imagination dans vos billevesées.
– Qu’y a-t-il de si drôle ?
– Vous croyez vraiment qu’on tue un dragon comme dans un conte pour jouvencelle ? Vous croyez faire des grands moulinets avec votre épée, vous espérez parer ses coups de griffe avec votre bouclier ?
– Et lui décocher des flèches si nécessaire, oui, répliquai-je. Quoi d’autre ? C’est ainsi que mon père et son père avant lui ont procédé.
– Votre père le roi, mmmh ? Eh bien puisque rien ne me sera épargné, c’est encore moi qui vais vous déniaiser là-dessus, mon pauvre agneau innocent.
– Que croyez-vous savoir de l’histoire de mes aïeux ?
– Bien plus que vous, à vous entendre. Figurez-vous qu’il y a aussi des lignées chez les meilleurs trappeurs et pisteurs du royaume. Et que c’est mon père, ce vieux rusé, qui a guidé ce roi et celui d’avant vers leur dragon.
– Et alors ?
– Quoi alors ? C’est-y pas clair ? L’un et l’autre, comme tous leurs ancêtres, ont planté leur foutu dard dans l’œil du dragon pendant que le bestiau roupillait. Pourquoi ils ont fait ça ? Parce que ça la seule méthode pour rapporter une tête de dragon, nigaud ! Et même pour ça, mon aïeul a dû aider votre père à finir le boulot. Il avait tellement les chocottes, votre roi, qu’il avait à peine piqué l’œil. Si mon paternel n’avait pas réagi prestement pour enfoncer l’épée avec plus de vigueur, ni vous ni moi ne serions là pour en parler !
– Personne n’a jamais combattu loyalement un dragon ?
– Loyalement ? Je ne connais pas ce mot-là quand faut sauver sa peau. Mais dans les temps anciens, il y a eu des combats. Soit le dragon a déchiqueté le bourgeois, soit on a fait venir une armée entière, avec des balistes et des scorpions. Parce que ce n’est pas avec vos petites flèches en bois qu’on perce ce genre de cuir, gamin ! Il faut un pieu de belle taille tiré à quelques mètres de distance. De toute façon la moitié de l’armée y passait à chaque fois, donc mêmes les seigneurs ont compris qu’il n’y avait pas grand intérêt à la chose.
– A quoi bon tuer ces animaux si on n’y prouve pas sa valeur ?
– C’est pas à moi qu’il faut demander. C’est vous qui aimez les jeux de branquignole, j’en sais foutre rien de vos raisons. Tuer des gobelins, faire courir des cabots derrière des sangliers, éborgner un dragon, trancher la gorge du bougre dans le château d’à côté… Rien que des activités stupides pour des gens sans métier honnête. Mais bon, la traque au dragon, c’est mon gagne-pain, alors je vais pas aller crier sur les toits qu’on est gouverné par des sots. Comme vous savez rien faire d’utile, on vous nomme barons, ducs ou rois, ça vous occupe. Allez, trêve de bavardages oiseux, c’est pas le petit seigneur malingre que j’ai devant moi qui va changer les choses. »
Il s’enroula dans sa couverture et se retourna. Comme à son habitude, il ronfla ostensiblement pour prévenir toute volonté de ma part de relancer la conversation. Je m’allongeai sur le dos, les mains sur le ventre. Je regardai le ciel noir à peine réhaussé de touches blanches vacillantes. Je n’en finissais pas de tomber des nues. Combien de croyances et d’illusions devais-je encore perdre pour voir le monde réel ? Quel intérêt la noblesse trouvait-elle à entretenir ces fables sur les dragons et les gobelins ? Pourquoi anéantir des créatures sans en tirer de bénéfice pour soi et les siens ? Comment un royaume pouvait-il perdurer avec des dirigeants si peu éclairés ? Qu’y pouvais-je, moi seul ? Je repensai à ma discussion avec l’intendant, seule personne m’ayant prédit une autre destinée. Devais-je mourir sur cette montagne pour le bon plaisir de parents inaptes à régner et à m’éduquer ? Mon désir de mort s’estompait, à mesure que la colère et le ressentiment grandissait en moi. J’en venais à douter de tout ce que l’on m’avait enseigné. Je me mettais à planifier les premières actions de mon gouvernement, m’excitais à cette idée, pour retomber, quelques instants après, dans le désespoir de ne voir aucune issue favorable à ma situation.
Je ne dormis pas cette nuit-là, mais j’en sortis avec la ferme intention d’être fixé dès le lendemain sur mon sort, quel qu’il soit. Juste avant l’aube, je faisais déjà les cent pas. Je décochai un coup de pied à mon bourreau encore endormi : « debout ! Il est temps ». Surpris, le guide grommela mais n’objecta pas. Je l’attendis en grignotant une mie de pain durcie, les yeux vers le sommet qui accueillait le dragon. Nous prîmes la route, j’ouvrais désormais la marche.
Nous avancions dans une gorge sombre et tortueuse. Nous ne le vîmes pas venir. Le ciel s’obscurcit brutalement. A peine levâmes-nous la tête pour comprendre quel nuage pouvait nous plonger ainsi dans le noir, que la lumière revint. J’aperçus une ombre fugace. Un instant plus tard, le tumulte d’une avalanche de pierres me fit porter le regard sur le détroit devant nous. Comme le passage faisait un coude, nous ne pouvions voir guère plus qu’un nuage de poussière de roche s’avancer vers nous. En son centre, deux yeux jaunes, fendus, grands comme ma main, nous fixaient. Nous nous figeâmes.
« PENSIEZ-VOUS QUE JE SERAIS AUSSI FACILE A TUER QUE MA PROGENITURE ? »
Cette phrase fut émise avec une telle puissance que je me couvris les oreilles et me pliai en deux de douleur. A la périphérie de ma vision, je vis qu’il en était de même pour le pisteur.
« IL FAUDRA BIEN PLUS QUE DEUX HUMAINS CHETIFS/FAIBLES POUR ME FAIRE TOMBER. »
Même avec les doigts enfoncés jusqu’aux tympans, le son ne baissait pas d’intensité. J’ouvris la bouche, médusé. Non seulement ce dragon pouvait communiquer avec nous, mais il le faisait en implantant directement ses pensées dans les nôtres. Je laissai tomber mes bras le long de mon corps. Ce geste parut intéresser le monstre.
« QUI SONT LES MONSTRES, AVORTON/NABOT ? TON ESPECE QUI A MASSACRE LA MIENNE, OU MOI ? »
Il peut lire dans mes pensées.
« BONNE DEDUCTION/RAISONNEMENT. »
Pourquoi accumule-t-il les mots ainsi ?
« PARCE QUE TA LANGUE EST TROP PAUVRE/SIMPLE POUR DECRIRE/TRADUIRE FIDELEMENT LA MIENNE. »
Puis-je choisir les idées auxquelles il peut accéder et en masquer d’autres ?
« OUI, MAIS C’EST TROP TARD. »
Pourquoi ?
« J’AI ENTENDU/VU/RESSENTI TOUT CE QUE TU AS PENSE CETTE NUIT. CE FUT PENIBLE/CONFUS. »
Alors mon destin est scellé. Autant ne pas lutter. Je suis à ta merci, dragon.
« TU COMPRENDS VITE, HUMAIN. »
Pendant cette conversation silencieuse, le guide avait opéré une retraite discrète à reculons. Lui et sa mule se trouvaient désormais derrière moi, bientôt masqués par le tournant du chemin.
« LUI NE COMPREND PAS AUSSI VITE. »
Au sentiment qui accompagna cette remarque, je compris que le guide était condamné. Mais mon interlocuteur semblait attendre autre chose. Attendre quelque chose de ma part. Sous son regard aiguisé, je fis l’inventaire de ce que le dragon savait de mes opinions et de moi, à l’aune de ce que mon cerveau en surchauffe avait passé en revue durant la nuit. La conclusion m’apparut limpide.
J’attrapai ma dague à ma ceinture, et revint sur mes pas à grandes enjambées. J’arrivai dans le dos du pisteur. Alors qu’il se retournait vers moi, je lui plantai ma lame dans la gorge, puis sous le menton. La mort n’est jamais aussi rapide à venir qu’on le souhaite. Je le voyais se tenir le cou à deux mains, cherchant à retenir le flot qui s’écoulait des plaies. Je revins à la charge en gémissant, lui assénant plusieurs coups dans les côtes et dans le ventre, cherchant maladroitement son cœur sous la laine de son manteau. Je fus néanmoins contraint de le voir agoniser pendant un temps interminable. Quand ses yeux devinrent vitreux, je ne pris pas la peine de les fermer. Il mourut salement, car on meurt comme on a vécu. Je retournai vers le dragon et me tins devant lui. Nous nous regardâmes.
« INTERESSANT. QUE VAIS-JE FAIRE DE TOI, ENFANT DE ROI ? »
Tu sais quoi faire de moi. Tu es mon salut, et je suis le tien. Je l’accepte.
« TRES BIEN. MAIS D’ABORD, JE MANGE. »
Il se mit à marcher dans ma direction. Je me plaquai contre la paroi pour le laisser passer. Je fus fasciné par la puissance et l’agilité que dégageait son corps musclé et fuselé. Il me sembla être aussi long qu’un convoi de caravaniers. Le voyant s’approcher de la dépouille du guide, je tournai la tête en grimaçant.
« NOUS NE MANGEONS PAS D’HUMAIN, VOTRE GOÛT EST RÉPUGNANT/MAUVAIS. C’EST BIEN POUR ÇA QUE NOUS VOUS AVONS LAISSÉ PROLIFERER. ERREUR/REGRET. »
D’une patte nonchalante, il fit tomber le pisteur dans le ravin. Avec sa gueule, il saisit la mule, referma la mâchoire et, ce faisant, broya les os de la bête de somme. Il la déchiqueta puis l’avala avec son bât en quelques bouchées, recrachant uniquement les pièces de métal. Je me retrouvai sans nourriture pour le chemin du retour.
« POURQUOI T’INQUIÉTER DU RETOUR, PETIT ROI/SEIGNEUR ? JE PENSAIS QUE NOUS NOUS ÉTIONS ENTENDUS. »
Je fus pris d’un doute. Allais-je mourir de sa griffe ? Mon hésitation déclencha chez lui un rire intérieur qui me heurta comme une rafale de vent avant un orage estival.
« JE SENS TON ANGOISSE/PEUR. RASSURE/CALME-TOI. TU SURVIVRAS A CETTE JOURNEE. ALLONS-Y. »
En étendant sa patte antérieure de tout son long, il m’invita à grimper sur lui et me positionner à la base de son cou, les jambes repliées autour de l’attache de ses ailes pour pouvoir me maintenir. Aussitôt, il se mit à escalader la falaise de la gorge. Je dus me plaquer contre ses écailles pour ne pas basculer. Arrivée au sommet, la bête formidable sauta dans le vide et, après une chute qui me saisit d’effroi, déploya ses ailes. Son envergure me coupa le souffle. Je chevauchai une créature dont les dimensions égalaient la cour du château de mon père.
« REGARDE EN BAS, PETIT ROI/SEIGNEUR. TU VOIS TON TERRITOIRE COMME AUCUN HUMAIN AVANT. CE SERA TA FORCE/LEGITIMITE. »
Tous ces jours de marche, tous ces paysages défilaient sous moi à grande vitesse. Je reconnus même la carcasse de mon pauvre cheval, à moitié plongée dans l’eau du torrent.
« DOMMAGE/GÂCHIS. DE LA SI BONNE VIANDE, MAINTENANT AVARIEE. »
Le soleil n’avait pas commencé sa descente que nous survolions déjà la première vallée, les premières cahutes de bûcherons.
« QUE VEUX-TU FAIRE ? »
Survoler tout le royaume, de l’ouest à l’est, du nord au sud. Instiller la crainte chez les habitants, planer comme une menace, avant de révéler nos intentions
Que tous sachent qu’un événement allait se produire. Un événement comme ce bout de terre n’en avait jamais connu.
La communication entre le dragon (qui s’avérait être une femelle) et moi devenait de plus en plus instinctive. Nous n’éprouvions plus le besoin de formuler nos pensées, chacun réagissait aux injonctions de l’autre comme la main obéit à la tête. Nous regardions tous deux, avec la même satisfaction, les villageois courir en tous sens, nous pointer du doigt, les femmes se serrer contre leurs maris, les maris se cacher derrière leurs femmes.
Quand le ciel se teinta de rouge, nous prîmes la direction de la capitale. Nous abordâmes les faubourgs, frôlant les clochers des églises, faisant tinter le tocsin à notre passage. Quelques gardes décochèrent des flèches. La plupart furent mal ajustées, quelques-unes rebondirent sur le poitrail de la dragonne. Les commerçants fuyaient à notre vue, tombaient les uns sur les autres. Les battements de nos ailes décrochèrent les tentures des étals, soulevèrent les robes et les chapeaux.
Nous arrivâmes aux grilles du château. Notre vol reprit de l’altitude dans une courbe quasi verticale. Une fois à l’aplomb de l’entrée monumentale donnant sur la salle du trône, l’animal fabuleux se posa lourdement sur le chemin de ronde. Ses griffes agrippées aux créneaux firent tomber quelques pierres mal celées. En contrebas, dans la cour, les soldats de mon père pointaient leurs lances vers nous. Des officiers hurlaient des ordres hystériques.
« SILENCE ! »
La dragonne avait usé de toute sa puissance télépathique. A des centaines de mètres à la ronde, la piétaille comme les civils tombèrent sur leur séant.
« PROSTERNEZ-VOUS DEVANT VOTRE NOUVEAU ROI. »
L’ordre raisonnait dans toutes les têtes. La dragonne me transmettait les pensées de l’audience. Effroi, hostilité, fascination… Nous perçûmes avant de voir qu’un garde sortait d’une tour pour prendre pied sur le chemin de ronde, les mains fermement serrées sur la hampe d’une hallebarde. Je tournai la tête vers lui, et d’un coup d’aile le soldat fut projeté au pied des marches du château. Cette démonstration de force suffit à convaincre l’assemblée de plier genou.
Sur notre gauche, à la base de la bâtisse, une porte de service grinça bruyamment. Une silhouette corpulente s’en extirpa en titubant, et leva la tête vers nous. De cette hauteur, comme mon père me sembla insignifiant ! Moi qui l’avais toujours perçu comme une montagne d’énergie, comme une tornade inarrêtable, le contraste saisissant avec cette masse bouffie qui tenait à peine debout me fit presque de la peine. Presque…
Par le truchement des sens de la dragonne, j’avais accès à l’esprit du roi. Ses pensées peinaient à émerger de la mélasse vineuse qui baignait sa conscience. Etonnement, orgueil, désir de faire bonne figure devant l’assemblée. Convoquant tout ce qui lui restait de lucidité, il m’interpella :
« Fils, qu’est-ce qu’il te prend ? Tu devais tuer un dragon, pas le chevaucher comme un âne bâté ! Quand comprendras-tu une consigne du premier coup ? »
Le reptile tourna son long cou pour me regarder dans les yeux.
« C’EST À CETTE BARIQUE DE MAUVAISE BOISSON QUE TU OFFRAIS TA LOYAUTÉ/SOUMISSION ? DEBARASSONS-NOUS EN ! »
Non, je ne tuerai pas mon père, quels que soient les torts qu’il a causés.
Déçue, la dragonne reporta son regard terrifiant vers le souverain. Il faut le reconnaître, d’autres que ce roi auraient souillé leurs chausses, ainsi scrutés par un reptile de cette proportion. Mais le suzerain ne cillait pas. Les poings sur les hanches, il attendait sa réponse. Je pris mon temps puis déclarai, forçant ma voix :
« Vous vouliez être le dernier roi de ce règne. C’est ce que je vous offre. Vous n’êtes plus bon à rien, mais ce royaume n’a pas à disparaître avec vous. Abdiquez en ma faveur ! Déchargez-vous de cette charge à laquelle vous n’aspirez plus !
– Es-tu à ce point stupide ? Je pensais avoir été clair ! Jamais tu ne monteras sur le trône ! »
Je me tournai vers les soldats, laquais et courtisans rassemblés : « ce roi a promis de vous entraîner dans sa déchéance. Il n’a aucune intention de préparer sa succession. Ceux qui l’ont sollicité depuis la mort de mes deux frères l’ont amèrement regretté. N’attendez plus rien de lui hormis des décisions cruelles et imprévisibles ! Je vous offre une alternative, saisissez-là ! Démettez votre roi maintenant, vous n’aurez pas d’autres opportunités. »
Confusion, peur, suspicion, réticence à se mêler des affaires royales… L’assemblée ne semblait pas prête à accepter ma tutelle. La dragonne perdit patience :
« OBÉISSEZ ! MA PROGÉNITURE N’ATTEND QU’UN ORDRE DE MA PART POUR VOUS EXTERMINER ! NE NOUS TENTEZ PAS ! »
La menace fut efficace. Un officier réagit, sélectionna une dizaine de soldats et donna l’ordre de cerner le roi. Celui-ci devint cramoisi. Il chercha des mots percutants qui ne vinrent pas, toujours englués dans la vinasse de son cerveau. A court d’arguments, il saisit l’épée qui ne quittait jamais son flanc et se mit à la faire tournoyer autour de lui. Les gardes s’écartèrent pour éviter ces attaques désordonnées. L’un d’eux fut malheureusement moins alerte et reçut un coup de taille dans la hanche. Il tomba à terre dans un cri. Ses camarades n’attendirent aucun ordre pour riposter. Mon père fut assailli de toute part, les soldats déchaînèrent une violence qu’ils réprimaient manifestement depuis longtemps. On ne distinguait plus le seigneur dans la mêlée.
Quand les soldats eurent fini d’épancher leur rancœur, ils s’éloignèrent en reculant. le roi gisait au sol. Son manteau masquait ses plaies, mais les nombreuses tâches sombres qui le maculaient ne laissaient pas de doute. Mon père avait livré sa dernière bataille. Se soumettre à la faveur d’un combat déséquilibré, voilà une fin qu’il aurait appréciée. Pour ma part, je ne pouvais pas espérer meilleure issue : je ne m’étais pas sali les mains, et j’avais le champ libre.
Le reste ne fut que formalité : condamnation des soldats régicides, funérailles royales dignes, couronnement sobre et dans les formes, premiers conseils avec la noblesse… Mon alliée avait élu domicile sur les remparts du château et ne s’absentait que pour s’alimenter. Sa présence avait aplani toutes les difficultés inhérentes à une montée sur le trône. Tout au plus avions-nous dû rendre visite à un seigneur séditieux. Mais sa petite rébellion tourna court lorsque nous fîmes tomber sans forcer une des tours de son châtelet.
Un soir, après une longue journée à remettre en ordre les affaires du royaume, l’intendant sollicita une audience privée. Il se présenta, manifestant une déférence qui contrastait avec nos échanges avant mon départ pour les montagnes. D’un geste, je l’incitai à parler :
« Mon roi, vous regrettez sûrement comme moi la fin tragique de votre prédécesseur…
– Certes, répondis-je d’un ton qui ne cherchait pas à le tromper.
– … Mais je ne peux qu’admirer l’ingéniosité dont vous avez fait preuve pour vous extirper d’une situation périlleuse, voire funeste à vos yeux. Faire fi des traditions pour nouer cette alliance draconique… J’avais misé sur votre discernement, reconnaissez que je fus bien inspiré.
– Je le reconnais volontiers, et vous sais gré de l’estime que vous m’avez toujours portée. En parlant d’alliance qui renverse la table, avez-vous pris connaissance des messages qu’une délégation de gobelins nous a fait parvenir ? Manifestement, ils comprennent que le vent tourne à leur avantage également. Ils souhaitent établir des relations commerciales officielles en l’échange de ma protection. Nous avons tous à y gagner, j’envisage d’ailleurs de leur accorder la citoyenneté…
– Prenez votre temps, sire. Vous œuvrez à la prospérité d’un royaume en paix, laissez toutefois vos sujets se faire à vos méthodes. Rien ne presse.
– Rien ne presse hormis les décennies d’obscurantisme qui me précèdent, et m’obligent à ne pas plus tarder… Mais que me vaut cette visite tardive ? L’interrogeai-je. Tout ceci aurait pu être discuté en plein jour. Vous disiez avoir misé sur moi contre toute probabilité. De quelle manière concrètement ?
– Voilà encore une preuve de votre perspicacité, car il s’agit bien de l’objet de ma visite. Je vous suis loyal, je pense que vous n’en doutez pas, mais je ne peux l’être pleinement qu’en vous révélant les causes de certains drames qui ont frappé votre famille. A moins que vous n’ayez déjà compris ?
– Je pense avoir compris, oui, mais j’aimerais vous l’entendre dire.
– Votre avènement en tant que roi nécessitait des conditions que le hasard seul ne pouvait offrir. Il m’a fallu donner un coup de pouce au destin.
– Voilà un euphémisme auquel vous ne m’avez pas habitué. Allez au fait, je vous prie.
– La nature profonde de vos aînés les incitait à s’exposer au danger. Je me suis arrangé pour que le danger les rencontre.
– Ne tergiversez pas, ordonnai-je. Soyez clair, vous avez commandité leur assassinat ?
– J’ai simplement mis des personnes peu recommandables sur leurs chemins. L’absence de prudence de vos frères a fait le reste. A leur place, vous auriez perçu la menace pour vous en écarter, j’en mettrais ma main à couper.
– Dois-je comprendre que je vous dois également ce guide particulièrement odieux et malhonnête dont j’ai dû me débarrasser ?
– Odieux et malhonnête, j’en conviens, mais pas meurtrier. Pour tout vous confesser, j’espérais qu’il vous fasse faux bond en chemin après vous avoir volé. Vous auriez dû retourner par vos propres moyens au château, mais cela aurait mieux valu que la mort à laquelle vous vous destiniez. Cependant vous avez pris la situation en main, au-delà de toutes mes espérances.
– Epargnons-nous la flatterie, nous valons mieux, vous et moi. »
L’intendant se tut et baissa la tête. Je réfléchis longuement avant de reprendre :
« Vous voilà soulagé du fardeau de ces secrets. Mais vous en avez transféré la charge sur mes épaules. Vos aveux ne provoquent aucun ressentiment chez moi. Ma décision n’en est que plus douloureuse. Je ne peux tolérer un régicide… »
L’intendant ouvrit la bouche pour se défendre mais je l’interrompis en levant la main.
« Même si vous avez savamment maquillé vos actes, ils n’en constituent pas moins une trahison des plus graves envers la couronne. Tout comme je ne peux tolérer qu’un sujet s’immisce ainsi dans l’avenir du royaume. Cette conversation restera confidentielle, personne n’a besoin de savoir pourquoi vous me présenterez demain votre démission. Je ne vous expose pas à un procès public et une condamnation certaine, mais vous n’obtiendrez pas plus de faveur. »
La tristesse voila le regard du vieil homme et dans un timide sourire il conclut : « même à mon âge, un homme conserve des espérances déraisonnables… Votre décision démontre plus de sagesse que ce que j’espérais. Je m’y soumets. Pardonnez-moi, je ne réussirai pas à regretter mes actes, je reste fier d’avoir contribué à votre avènement. Longue vie à vous, sire. »
Il referma la porte du cabinet de travail, cette pièce que mon défunt père avait toujours délaissée. Je restai seul, réalisant à quel point l’exercice du pouvoir isole.
« TU M’OUBLIES ? TU NE SERAS JAMAIS SEUL, PETIT ROI ! »