Étiquette : science-fiction (page 1 of 1)

Plaisir d’offrir

La consommation de stupéfiants augmentait à un rythme alarmant. Les autorités sanitaires cherchaient à comprendre la corrélation entre l’arrivée des extraterrestres en orbite et ce fléau qui déstabilisait l’économie mondiale.

Voici la retranscription de l’échange entre le docteur Gartbaum et l’entité alien chargée des relations avec l’O.N.U. :

– « Alien 428, vous fournissez des substances psychotropes à la population de la Terre. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

– Humain Gartbaum, parce que vos semblables nous les demandent.

– Par quel moyen vous contactent-ils ?

– Nous les contactons.

– Vous les contactez pour leur donner de la drogue ?

– Nous les contactons pour leur fournir ce qui leur ferait plaisir.

– Et ils vous demandent de la morphine ?

– A 88%, ils nous demandent l’amour, mais votre chimie interne et vos processus logiques sont trop imbriqués et aléatoires pour garantir un résultat positif.

– Et ils se rabattent sur la cocaïne ?

– Ensuite, à 94%, ils nous demandent de l’argent. Produire vos feuilles de papier ou modifier les informations binaires dans vos centrales informatiques nous est possible. Mais vos dirigeants, après nous avoir laissé faire pour eux, ont refusé que nous le fassions pour le reste des humains.

– Que demandent-ils ensuite ?

– Des substances stupéfiantes, à 64%, dont la nature varie selon le sexe, la géographie, et d’autres paramètres non identifiés.

– Pouvez-vous arrêter de fournir de la drogue aux humains ?

– Oui.

– Alors, au nom des Nations-Unies de la Terre, je vous demande de ne plus donner de drogues à nos concitoyens.

– N’est-ce pas, dans vos cultures, un acte apprécié que d’offrir un présent lors d’une rencontre ?

– Si, effectivement.

– N’est-ce pas logique de vous demander ce que vous aimeriez recevoir, afin de maximiser votre satisfaction ?

– Je ne peux pas vous dire le contraire.

– Alors pourquoi nous empêchez-vous de procurer du plaisir à vos congénères ?

– Parce que les drogues génèrent des effets néfastes sur l’esprit et le corps des humains.

– Nous l’avons effectivement constaté. Mais c’est le choix de vos semblables. Pourquoi leur refuser ?

– Parce que nos gouvernements ont pour mission de protéger leurs populations, parfois contre leur gré, mais pour le bien commun.

– Pourtant vos lois, bien que confuses et souvent contradictoires, garantissent la liberté individuelle dans 98% de vos pays. Alors que protéger les humains sans leur consentement n’est indiqué nulle part.

– Je comprends votre confusion, mais j’ai autorité pour vous demander d’arrêter de fournir de la drogue aux Terriens.

– Pas d’amour, pas d’argent, pas de narcotiques… Et d’autres impossibilités ou interdictions s’ajouteront sans doute. Nous allons mécontenter plus souvent que faire plaisir, alors que notre intention était l’inverse. L’équation devient impossible à résoudre. Nous prenons donc la décision de ne plus rien offrir aux humains.

– Comment ? Attendez ! »

Ainsi commença la première guerre entre espèces conscientes.

Demain, peut-être

7 mois et deux semaines

Il n’y a plus que toi et moi. Tu ne connaîtras jamais ta mère. J’espère que mes larmes auront séché avant que tu n’arrives. Je ne veux pas t’élever dans le deuil, même si ma peine ne semble pas avoir de fin.

7 mois et trois semaines

Pardonne-moi, ma fille, de t’avoir laissée seule pendant quelques jours. Je devais trouver tout ce dont nous aurons besoin pour notre départ. Il m’a fallu négocier le matériel avec la Résistance. Ces gens-là ne sont pas des enfants de chœur. Ils ont beau nous protéger, quand il s’agit de défendre leurs intérêts, ils ne font pas de cadeau.

Peu importe, j’ai tout ce qu’il nous faut, et c’est le principal. Ne t’inquiète pas, d’ici ta venue mes bleus auront disparu et mon œil aura retrouvé sa couleur normale. Prends ton temps ma chérie, finis d’agencer comme il faut tes dernières cellules. Je t’accueillerai comme une princesse. Si on nous en laisse le temps.

8 mois

Ces derniers temps la Résistance a enchaîné les victoires. Les incursions des Pyros sur le continent ont été repoussées avec succès. Mais maintenant, ma fille, les nouvelles ne sont pas bonnes. Chaque bataille gagnée nous a laissés exsangues, alors que l’ennemi ne fatigue jamais. Il ajuste ses forces, il s’adapte et reprend l’assaut. Ils ont pris Madrid et Barcelone. Lisbonne résiste. A Narbonne, certains disent avoir aperçu leurs sondes de reconnaissance.

Pardon, ma petite chérie, je ne veux pas t’effrayer. Mais si tu décidais de naître une ou deux semaines plus tôt, ce serait plus sûr pour nous deux.

8 mois et une semaine

Je discutais avec ta grand-mère qui me rappelait qu’elle était née prématurée. Bénissons les ingédocs d’avoir inventé la matrice. Comme ça tu peux finir de grandir sans problème, malgré le départ de ta maman, dans ce cocon techno. L’inconvénient, c’est que la machine n’existe pas en format « de voyage ». Il va donc falloir la laisser derrière nous. Et toi tu devras naître.

Marseille résiste avec acharnement. Tous ces gens qui se battent t’offrent le temps de finir ce que tu dois finir. Tu leur feras un joli dessin en remerciement quand tu pourras tenir un crayon, d’accord ?

8 mois et deux semaines

J’aurais préféré que tu vives ton enfance en paix, que tu naisses entourée de l’amour de tes deux parents, que tu passes tes week-ends à la campagne, à imiter les vaches et les brebis. Mais le couvre-feu nous interdit de mettre le nez dehors, on se déplace sous terre, comme les taupes qu’on voit dans les livres que je lirai avec toi.

Quand nous partirons, nous devrons passer par un trou percé au fond du parking de notre immeuble, il rejoint le métro. De là, nous prendrons des trains souterrains jusqu’au spatioport. J’ai tout planifié, j’ai déjà les billets. En cinq heures, nous serons dans la navette, prêts à décoller. La vie sur Mars est beaucoup plus belle que ce qu’on en voit sur le réseau, ta grand-mère nous le garantit.

Je suppose que tu es bien, là, à flotter dans ton liquide amniotique de synthèse. Et je ne te promets pas que tes premières heures dehors t’offriront le même confort. Mais tu seras bientôt trop grande pour la matrice. Pense à sortir, d’accord ? Pas tout de suite, mais prépare-toi.

8 mois et trois semaines

Ma fille, nous manquons de temps. Il n’y a plus un bâtiment debout à Lyon. Les réfugiés remontent en masse vers Paris. L’Euro-Ministère envisage d’abandonner ces pauvres gens à leur sort, de couper les voies de communication, pour préserver ce qui peut l’être des capitales du nord. Ici, les drones ne livrent plus que les commandes déclarées prioritaires par on ne sait qui. Heureusement j’ai été prévoyant, nous ne manquons de rien. Mais je crains que le spatioport ne nous soit plus accessible, malgré nos papiers en règle.

Force-toi s’il te plaît, sors de ta matrice. J’ai promis à ta mère de te sauver de cet enfer, mais j’ai besoin de ton aide. Demain, peut-être ?

9 mois

Il est temps, ma chérie. Rejoins-moi. Je ne te quitterai pas un seul instant, je te porterai contre moi tout le temps. Tu ne verras rien du monde qui brûle, je te le promets.

Chaque heure qui passe limite nos options, nos voisins sont déjà tous partis. Il reste seulement ce vieux monsieur grincheux qui nous croient tous condamnés de toute façon. Toutes les nuits maintenant j’entends les portes des autres appartements se faire fracturer par des pillards. Je les dissuade en demandant à notre IA domestique de passer à fond les chansons préférées de ta mère.

Ouvre cet œuf ! Cette nuit, peut-être ?

9 mois et un jour

Il n’y a rien que je puisse faire. J’ai passé des heures avec l’IA pour trouver s’il existe un moyen de forcer l’ouverture de la matrice depuis l’extérieur, mais le système ne se déclenche que sur ton impulsion, mon bébé. Et si j’arrive à briser le verre renforcé, je te mets en danger.

A travers les fentes des volets sécurisés de nos fenêtres, je vois de la fumée le jour, et l’horizon écarlate la nuit. Même les pillards ont fui. Les sirènes hurlent toute la journée, les messages d’évacuation saturent mon interface neurale.

S’il te plaît, ma toute petite, laisse-moi t’offrir une vie.

D’accord, d’accord. Demain, peut-être.

9 mois et deux jours

L’électricité est coupée, ta matrice ne fonctionne que sur ses batteries de secours. Mes yeux sont secs à force de fixer les quatre voyants de charge. Deux sont déjà éteints et le troisième clignote.

Le réseau aussi a disparu, je n’ai plus accès à l’IA domestique, et mon interface neurale est silencieuse. Je ne sais pas ce qu’il se passera quand les batteries de ton cocon auront rendu l’âme, et je n’ai plus aucun moyen de le savoir.

Dehors, un mur incandescent de plusieurs dizaines de mètres de haut incinère méthodiquement toute construction humaine. On dit que la végétation est épargnée. Les éco-évangélistes y voient la punition de Gaïa pour nos siècles d’outrage.

Mais si c’était vrai, nous aurions entendu des témoignages d’éco-disciples ayant survécu, non ? Eux, ils ne font pas de mal à la Nature, puisqu’ils vivent dans les bois avec trois fois rien. Or personne n’est revenu d’une zone conquise pour raconter son expérience. Les Pyros n’épargnent personne, peu importent nos efforts.

Je perds espoir, ma chérie. Mais je resterai avec toi jusqu’au bout. J’aurai essayé d’être un bon père.

9 mois et trois jours

J’aurai dû y penser plus tôt, quel idiot ! La matrice a utilisé ses derniers kilowatts pour déclencher son système de secours ! Un syphon a aspiré tout le liquide de synthèse et débranché le cordon ombilical en graphène. Puis l’œuf s’est ouvert comme une fleur. Je m’étais endormi les bras autour de la machine, et tu as failli tomber par terre, je t’ai rattrapée au dernier moment.

Je me dépêche, ma toute petite, je prépare nos affaires et nous fonçons au spatioport. Il faudra probablement marcher car les métros ne doivent plus fonctionner. Mais sous terre déjà, nous serons en sécurité. Tu vas voir, je vais te sauver !

9 mois et treize ans

Ouah, tu ne m’avais jamais fait écouter cet audio, Papa !

Je t’ai raconté mille fois cette histoire, ma chérie, qu’est-ce que ça change ?

Mais tu me la racontais comme tes vieilles légendes avec des animaux poilus improbables.

Le petit chaperon rouge, tu veux dire ?

Oui ! Mais là, ça fait… Vrai. Tu peux me le partager ?

Si ça peut te faire plaisir… Moi je n’en ai pas besoin pour en rêver la nuit…

Je vais le faire écouter à mes copains, ils vont pas y croire ! T’es un héros en fait !

J’ai juste fui la mort avec un bébé sous le bras.

Mais non ! Les parents de mes amis ils sont tous nés ici, ils ont rien vécu, eux. Toi t’as vu le Grand Reset en vrai ! On pourra retourner sur Terre maintenant qu’il y a à nouveau des vaisseaux qui y vont ?

Les vaisseaux s’arrêtent sur la Lune, les Pyros ne nous autorisent pas à descendre. Allez, ma toute petite, il est temps d’aller à l’école.

Papa, je suis pas petite !

Je t’appellerai autrement… Demain, peut-être ?