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Plaisir d’offrir

La consommation de stupéfiants augmentait à un rythme alarmant. Les autorités sanitaires cherchaient à en comprendre la raison. Une fois les hypothèses sociales, criminelles, économiques et culturelles évacuées par les analystes, il fut décidé de poser directement la question aux personnes dépendantes. Les enquêtes terrain n’avaient plus le vent en poupe depuis l’avènement de la big data, mais à cause désespérée, mesure désespérée. Les sondages remontèrent comme origine première du fléau l’intervention des extraterrestres. La corrélation entre l’arrivée des aliens en orbite et cette déstabilisation de l’ordre mondial restait toutefois obscure.

Prendre contact avec cette nouvelle civilisation ne posait aucune difficulté. Celle-ci maîtrisait tous les moyens de communication employés sur Terre, et avait fourni plusieurs numéros de téléphone à composer suivant la nature de la conversation. Il avait fallu en revanche plusieurs mois de débats intenses lors d’Assemblées Générales et de Conseils de Sécurité pour décider qui était habilité à utiliser ces numéros et ce qu’il convenait d’établir comme diplomatie avec cette espèce intelligente, manifestement non belliqueuse.

En matière logistique, les conversations officielles se déroulaient au Siège des Nations-Unies. Elles étaient toutes enregistrées et supervisées par un comité de représentants de chaque continent. La seule exigence des aliens était de n’avoir qu’un seul interlocuteur en même temps, car la divergence de point de vue et d’attitude dans le camp des humains et au cours d’un même échange les perturbait profondément. Ils avaient analysé en profondeur notre psyché, comprenaient les bases de nos raisonnements individuels, mais les prises de décision à plusieurs, pire encore au sein de nos institutions, leur semblaient profondément anarchiques. Même s’ils qualifiaient nos avancées technologiques de modestes, ils restaient stupéfaits que nous ayons réussi à marcher sur la Lune et envoyé des robots sur Mars avec un tel niveau de désorganisation et d’intérêts contradictoires.

Fut donc dépêché pour qualifier la responsabilité des extraterrestres Joseph Gartbaum, expert dans les phénomènes sociaux de masse et xénosociologue autoproclamé. La commission qui le chapeautait avait un mandat de l’O.N.U. on ne peut plus clair : mettre fin à l’intervention non autorisée des aliens dans nos affaires de santé publique. Le scientifique prit place dans une salle meublée d’une table, d’une chaise, d’un téléphone sur haut-parleur, d’une vingtaine de hauts gradés et de responsables politiques derrière une vitre.

Voici la retranscription de l’échange entre le docteur Gartbaum et l’entité alien chargée des relations avec les représentants de l’espèce humaine :

– « Alien 428, vous fournissez des substances psychotropes à la population de la Terre. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

– Humain Gartbaum, parce que vos semblables nous les demandent.

– Par quel moyen vous contactent-ils ?

– Nous les contactons.

– Vous les contactez pour leur donner de la drogue ?

– Nous les contactons pour leur fournir ce qui leur ferait plaisir.

– Et ils vous demandent de la morphine ?

– A 88%, ils nous demandent l’amour, mais votre chimie interne et vos processus logiques sont trop imbriqués et aléatoires pour garantir un résultat positif.

– Et ils se rabattent sur la cocaïne ?

– Ensuite, à 94%, ils nous demandent de l’argent. Produire vos feuilles de bois imprimées, vos cylindres de métal ou modifier les informations binaires dans vos centrales informatiques nous est possible. Mais vos dirigeants ont refusé que nous le fassions pour le reste des humains, après nous avoir laissé faire pour eux et quelques individus pour lesquels ils ressentent des émotions chaleureuses.»

Le docteur jeta un regard au panel des officiels derrière la glace. Plusieurs sortaient leurs mobiles, d’autres hurlaient au scandale, même si aucun son ne parvenait jusqu’à lui. Mais personne ne coupa la communication. Alors Joseph Gartbaum poursuivit :

– « Que demandent-ils ensuite ?

– Des substances stupéfiantes, à 64%, dont la nature varie selon le sexe, la géographie, et d’autres paramètres non identifiés.

– Pouvez-vous arrêter de fournir de la drogue aux humains ?

– Oui.

– Alors pourquoi n’arrêtez-vous pas ?

– Nous arrêtons de synthétiser les drogues pour un humain quand il nous le demande. 24% le font au bout d’une semaine, 15 points de plus au bout d’un mois, 3 encore au bout de trois mois. Il nous manque des données pour le reste du calcul de cohorte.

– Veuillez m’excuser, je reviens dans quelques instants. »

Le docteur sortit de la salle, et s’entretint avec la rapporteuse en chef de la commission, une générale de l’armée des Etats-Unis. Après quelques minutes de discussion, il revint à la table où était posé le téléphone :

– « Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre, nous pouvons reprendre notre échange.

– Vous ne m’avez pas fait attendre, nous ne comprenons d’ailleurs pas ce principe. Pendant votre absence, j’ai vécu, réfléchi, pris des décisions. Le temps possède la même valeur, quelle que soit l’activité que nous pratiquons.

– Intéressant… Mais revenons au thème de notre discussion, car j’ai un message, une requête à vous transmettre : au nom des Nations-Unies, qui représentent la population terrienne, je vous demande de ne plus donner de drogues à nos concitoyens.

– N’est-ce pas, dans vos cultures, un acte apprécié que d’offrir un présent lors d’une rencontre ?

– Si, effectivement.

– N’est-ce pas logique de demander ce qu’une personne aimerait recevoir, afin de maximiser sa satisfaction ?

– Je ne peux pas vous dire le contraire.

– Alors pourquoi nous empêchez-vous de procurer du plaisir à vos congénères ?

– Parce que les drogues génèrent des effets néfastes sur l’esprit et le corps des humains.

– Nous l’avons effectivement constaté. Mais c’est le choix de vos semblables. Pourquoi leur refuser ?

– Parce que nos gouvernements ont pour mission de protéger leurs populations, parfois contre leur gré, mais pour le bien commun.

– Pourtant vos lois, bien que confuses, garantissent la liberté individuelle dans 92% de vos pays. Alors que protéger les humains sans leur consentement n’est indiqué nulle part.

– Je comprends votre trouble, mais j’ai autorité pour vous demander d’arrêter de fournir de la drogue aux Terriens.

– Pas d’amour, pas d’argent, pas de narcotiques… Et d’autres impossibilités ou interdictions s’ajouteront, le schéma nous apparaît clairement. Dans ces conditions, nous vous mécontenterons plus souvent que nous vous ferons plaisir, alors que notre intention était l’inverse.

– Je ne doute pas de vos bonnes intentions, mais il est effectivement difficile de satisfaire des populations entières sans engendrer d’effets de bord regrettables.

– L’équation devient impossible à résoudre. Nous prenons donc la décision de ne plus rien offrir aux humains. »

Le doute assaillit le docteur Gartbaum, et l’agitation derrière la glace confirma ce qu’il craignait : les enjeux dépassaient ceux de la santé des populations. Les transferts technologiques en cours entre les deux espèces cessèrent immédiatement, tout comme le don de matière brute et la fourniture d’énergie par les aliens. Jusqu’à présent, tous les pays du monde toléraient la présence du vaisseau spatial en orbite car les bénéfices de cette nouvelle relation profitaient à tous. Dès qu’il fut certain que les nouveaux venus n’offriraient plus aucune aide matérielle ou scientifique, des voix s’élevèrent pour exiger leur départ.

C’est ainsi que débuta la première guerre entre espèces conscientes.

Demain, peut-être

7 mois et deux semaines

Il n’y a plus que toi et moi. Tu ne connaîtras jamais ta mère. J’espère que mes larmes auront séché avant que tu n’arrives. Je ne veux pas t’élever dans le deuil, même si ma peine ne semble pas avoir de fin.

7 mois et trois semaines

Pardonne-moi, ma fille, de t’avoir laissée seule pendant quelques jours. Je devais trouver tout ce dont nous aurons besoin pour notre départ. Il m’a fallu négocier le matériel avec la Résistance. Ces gens-là ne sont pas des enfants de chœur. Ils ont beau nous protéger, quand il s’agit de défendre leurs intérêts, ils ne font pas de cadeau.

Peu importe, j’ai tout ce qu’il nous faut, et c’est le principal. Ne t’inquiète pas, d’ici ta venue mes bleus auront disparu et mon œil aura retrouvé sa couleur normale. Prends ton temps ma chérie, finis d’agencer comme il faut tes dernières cellules. Je t’accueillerai comme une princesse. Si on nous en laisse le temps.

8 mois

Ces derniers temps la Résistance a enchaîné les victoires. Les incursions des Pyros sur le continent ont été repoussées avec succès. Mais maintenant, ma fille, les nouvelles ne sont pas bonnes. Chaque bataille gagnée nous a laissés exsangues, alors que l’ennemi ne fatigue jamais. Il ajuste ses forces, il s’adapte et reprend l’assaut. Ils ont pris Madrid et Barcelone. Lisbonne résiste. A Narbonne, certains disent avoir aperçu leurs sondes de reconnaissance.

Pardon, ma petite chérie, je ne veux pas t’effrayer. Mais si tu décidais de naître une ou deux semaines plus tôt, ce serait plus sûr pour nous deux.

8 mois et une semaine

Je discutais avec ta grand-mère qui me rappelait qu’elle était née prématurée. Bénissons les ingédocs d’avoir inventé la matrice. Comme ça tu peux finir de grandir sans problème, malgré le départ de ta maman, dans ce cocon techno. L’inconvénient, c’est que la machine n’existe pas en format « de voyage ». Il va donc falloir la laisser derrière nous. Et toi tu devras naître.

Marseille résiste avec acharnement. Tous ces gens qui se battent t’offrent le temps de finir ce que tu dois finir. Tu leur feras un joli dessin en remerciement quand tu pourras tenir un crayon, d’accord ?

8 mois et deux semaines

J’aurais préféré que tu vives ton enfance en paix, que tu naisses entourée de l’amour de tes deux parents, que tu passes tes week-ends à la campagne, à imiter les vaches et les brebis. Mais le couvre-feu nous interdit de mettre le nez dehors, on se déplace sous terre, comme les taupes qu’on voit dans les livres que je lirai avec toi.

Quand nous partirons, nous devrons passer par un trou percé au fond du parking de notre immeuble, il rejoint le métro. De là, nous prendrons des trains souterrains jusqu’au spatioport. J’ai tout planifié, j’ai déjà les billets. En cinq heures, nous serons dans la navette, prêts à décoller. La vie sur Mars est beaucoup plus belle que ce qu’on en voit sur le réseau, ta grand-mère nous le garantit.

Je suppose que tu es bien, là, à flotter dans ton liquide amniotique de synthèse. Et je ne te promets pas que tes premières heures dehors t’offriront le même confort. Mais tu seras bientôt trop grande pour la matrice. Pense à sortir, d’accord ? Pas tout de suite, mais prépare-toi.

8 mois et trois semaines

Ma fille, nous manquons de temps. Il n’y a plus un bâtiment debout à Lyon. Les réfugiés remontent en masse vers Paris. L’Euro-Ministère envisage d’abandonner ces pauvres gens à leur sort, de couper les voies de communication, pour préserver ce qui peut l’être des capitales du nord. Ici, les drones ne livrent plus que les commandes déclarées prioritaires par on ne sait qui. Heureusement j’ai été prévoyant, nous ne manquons de rien. Mais je crains que le spatioport ne nous soit plus accessible, malgré nos papiers en règle.

Force-toi s’il te plaît, sors de ta matrice. J’ai promis à ta mère de te sauver de cet enfer, mais j’ai besoin de ton aide. Demain, peut-être ?

9 mois

Il est temps, ma chérie. Rejoins-moi. Je ne te quitterai pas un seul instant, je te porterai contre moi tout le temps. Tu ne verras rien du monde qui brûle, je te le promets.

Chaque heure qui passe limite nos options, nos voisins sont déjà tous partis. Il reste seulement ce vieux monsieur grincheux qui nous croient tous condamnés de toute façon. Toutes les nuits maintenant j’entends les portes des autres appartements se faire fracturer par des pillards. Je les dissuade en demandant à notre IA domestique de passer à fond les chansons préférées de ta mère.

Ouvre cet œuf ! Cette nuit, peut-être ?

9 mois et un jour

Il n’y a rien que je puisse faire. J’ai passé des heures avec l’IA pour trouver s’il existe un moyen de forcer l’ouverture de la matrice depuis l’extérieur, mais le système ne se déclenche que sur ton impulsion, mon bébé. Et si j’arrive à briser le verre renforcé, je te mets en danger.

A travers les fentes des volets sécurisés de nos fenêtres, je vois de la fumée le jour, et l’horizon écarlate la nuit. Même les pillards ont fui. Les sirènes hurlent toute la journée, les messages d’évacuation saturent mon interface neurale.

S’il te plaît, ma toute petite, laisse-moi t’offrir une vie.

D’accord, d’accord. Demain, peut-être.

9 mois et deux jours

L’électricité est coupée, ta matrice ne fonctionne que sur ses batteries de secours. Mes yeux sont secs à force de fixer les quatre voyants de charge. Deux sont déjà éteints et le troisième clignote.

Le réseau aussi a disparu, je n’ai plus accès à l’IA domestique, et mon interface neurale est silencieuse. Je ne sais pas ce qu’il se passera quand les batteries de ton cocon auront rendu l’âme, et je n’ai plus aucun moyen de le savoir.

Dehors, un mur incandescent de plusieurs dizaines de mètres de haut incinère méthodiquement toute construction humaine. On dit que la végétation est épargnée. Les éco-évangélistes y voient la punition de Gaïa pour nos siècles d’outrage.

Mais si c’était vrai, nous aurions entendu des témoignages d’éco-disciples ayant survécu, non ? Eux, ils ne font pas de mal à la Nature, puisqu’ils vivent dans les bois avec trois fois rien. Or personne n’est revenu d’une zone conquise pour raconter son expérience. Les Pyros n’épargnent personne, peu importent nos efforts.

Je perds espoir, ma chérie. Mais je resterai avec toi jusqu’au bout. J’aurai essayé d’être un bon père.

9 mois et trois jours

J’aurai dû y penser plus tôt, quel idiot ! La matrice a utilisé ses derniers kilowatts pour déclencher son système de secours ! Un syphon a aspiré tout le liquide de synthèse et débranché le cordon ombilical en graphène. Puis l’œuf s’est ouvert comme une fleur. Je m’étais endormi les bras autour de la machine, et tu as failli tomber par terre, je t’ai rattrapée au dernier moment.

Je me dépêche, ma toute petite, je prépare nos affaires et nous fonçons au spatioport. Il faudra probablement marcher car les métros ne doivent plus fonctionner. Mais sous terre déjà, nous serons en sécurité. Tu vas voir, je vais te sauver !

9 mois et treize ans

Ouah, tu ne m’avais jamais fait écouter cet audio, Papa !

Je t’ai raconté mille fois cette histoire, ma chérie, qu’est-ce que ça change ?

Mais tu me la racontais comme tes vieilles légendes avec des animaux poilus improbables.

Le petit chaperon rouge, tu veux dire ?

Oui ! Mais là, ça fait… Vrai. Tu peux me le partager ?

Si ça peut te faire plaisir… Moi je n’en ai pas besoin pour en rêver la nuit…

Je vais le faire écouter à mes copains, ils vont pas y croire ! T’es un héros en fait !

J’ai juste fui la mort avec un bébé sous le bras.

Mais non ! Les parents de mes amis ils sont tous nés ici, ils ont rien vécu, eux. Toi t’as vu le Grand Reset en vrai ! On pourra retourner sur Terre maintenant qu’il y a à nouveau des vaisseaux qui y vont ?

Les vaisseaux s’arrêtent sur la Lune, les Pyros ne nous autorisent pas à descendre. Allez, ma toute petite, il est temps d’aller à l’école.

Papa, je suis pas petite !

Je t’appellerai autrement… Demain, peut-être ?