La mort est mon quotidien. Mon rôle est de la rendre douce. Triste toujours, mais sereine. Pour autant, tout le monde ne meurt pas paisiblement, même dans un service de soins palliatifs. Parfois le patient refuse de se laisser partir. Certains se débattent comme des animaux blessés, d’autres s’apitoient. Et il y a des cas plus rares, où la lutte se poursuit après la mort clinique. Marcel fut de ces résistants qui ne veulent pas que le combat s’arrête, même après l’armistice.
Ce matin-là, je savais que la journée allait être longue. Habituellement, lors des congés estivaux, des stagiaires remplaçaient les permanents. Mais en ce début de mois d’août, l’administration n’avait trouvé personne. Je me retrouvais donc seule aide-soignante à mon étage.
Lors des transmissions entre l’équipe du matin et moi, on m’apprit que Marcel n’allait pas bien, que sa famille lui avait rendu visite une dernière fois. Quelques heures plus tard, je notifiais son décès, et le médecin de garde le certifiait. Je m’occupais ensuite des soins du corps, le plaçait dans la housse mortuaire et l’installait sur le chariot mortuaire.
Les protocoles régissent la vie à l’hôpital, et parfois à bon escient : le transport d’un corps jusqu’à la chambre froide nécessite deux membres du personnel. Par mesure de sécurité tout d’abord, le convoi étant peu maniable avec une seule paire de bras. Mais aussi pour faire diversion auprès des visiteurs pendant que l’autre manœuvre. Un hôpital soigne, il ne tue pas, le personnel médical s’efforce de maintenir cette illusion.
Faute de professionnel disponible, la procédure indiquait de solliciter le vigile de l’établissement. Pascal mesurait un mètre quatre-vingt-cinq pour cent kilos. Militaire retraité malgré ses quarante ans, il cultivait un look de vétéran des forces spéciales, avec une barbe touffue et grisonnante, un visage marqué qui lui donnait dix ans de plus, un col roulé noir quelle que soit la saison, un visage impassible et bien évidemment une propension à vous fixer sans rien dire. Ses rondes nous assuraient une protection digne d’un poste avancé en territoire ennemi. Il agrémentait ses pauses de cigarillos goût vanille nauséabonds. Mes collègues maintenaient une distance craintive, voire lui manifestaient une franche hostilité. Pour ma part, n’aimant pas qu’on se joue de moi avec des postures, j’avais fait le premier pas vers ce cerbère plusieurs années auparavant. Il s’était révélé doux comme un agneau. Les chiens qui grognent ne sont pas ceux qui mordent.
Le service de fin de vie était au cinquième étage, la morgue au deuxième sous-sol. Pascal me rejoignit à l’ascenseur dédié au déplacement des défunts. Je remarquai immédiatement que son regard papillonnait en évitant de se poser sur le brancard.
« Tout va bien, Pascal ?
– Ouais, non, pas trop, j’aime pas être près d’un mort, comme ça.
– Tu parles d’un guerrier, tiens !
– Te fous pas de ma gueule, je me sens pas bien. On fait ça vite, hein ? Il est vraiment mort ?
– Ah j’espère qu’il est mort, sinon l’embaumement n’a pas dû lui plaire ! »
Mon humour n’eut pas l’effet escompté, car le vigile perdit instantanément deux teintes pour atteindre une lividité qui n’avait rien à envier à celle de Marcel, sous son drap. J’appuyai rapidement sur le bouton du -2, espérant abréger le supplice de mon collègue. Après quelques secondes de descente, l’ascenseur s’immobilisa entre deux étages. Je pressai à nouveau le bouton à plusieurs reprises, mais notre prison ne bougea pas d’un pouce. Sentant Pascal de plus en plus fébrile, je tentai de déclencher l’alarme sans plus de succès.
L’agent de sécurité attrapa son talkie-walkie, mais ses S.O.S désespérés n’obtinrent en retour qu’un bruit continu de papier froissé. Je décrochai mon téléphone portable et composai le numéro de l’accueil. En plus de signifier notre problème, je voulais qu’un deuxième brancard nous accueille à la sortie de l’ascenseur, car Pascal ne tenait plus sur ses jambes. Peine perdue, la cage d’ascenseur faisait office de cage de Faraday, aucun signal ne passait.
Pascal sortit alors son paquet Davidoff et alluma de ses mains tremblantes un premier cigarillo. Je protestai, lui rappelant que nous étions dans un espace confiné et que, de surcroît, j’étais asthmatique. Il ne me répondit pas. Ses yeux roulaient dans ses orbites, il tirait sur sa tige plusieurs secondes d’affilée en reprenant à peine sa respiration entre deux bouffées, consumant le tabac trop vite pour que l’agent se préoccupe de la cendre qui maculait maintenant le drap mortuaire et son col roulé. Une minute ne s’était pas écoulée que la cage d’ascenseur devint irrespirable, l’air envahi de volutes de fumée toujours plus épaisse. Je commençai à tousser.
Entre deux quintes, je me surpris à lui crier dessus, l’intimant de se calmer, l’accusant de vouloir ajouter ma mort à celle de Marcel. Il prit alors conscience de ma présence et me fixa. Je ne sus jamais ce qu’il vit sur mon visage, mais la panique le gagna et il se mit à hurler, essayant de s’éloigner, repoussant le chariot. Dans cet espace exigu, ses gesticulations me plaquèrent contre le mur, le brancard heurtant mon bassin et me provoquant des bleus que je garderais plusieurs semaines. Pour autant, Pascal n’avait pas gagné suffisamment de place pour retrouver son calme.
Je compris alors la raison de cette situation. La solution m’apparut avec clarté. Mais avant de poursuivre, j’aimerais mettre quelque chose au point avec vous, lecteurs : vous vous représentez peut-être l’hôpital comme un lieu où la technologie et la médecine terrassent la maladie. Il s’agit aux yeux de la société d’un monde où les progrès scientifiques démontrent leur supériorité face à l’obscurantisme. On y soigne avec des composés chimiques dosés par des savants, on y intervient sur les corps avec des instruments sophistiqués. Tout cela forme une facette de la réalité.
Mais les médecins comme les soignants savent qu’aux alentours de la mort d’autres forces interviennent, que la mécanique du corps se soumet à l’esprit. Celui-ci réagit à d’autres stimuli que les médicaments et les bistouris. Comme rien ne nous apprend à soigner une âme en détresse, chaque aidant se fabrique sa trousse de soins, l’enrichit de ses propres expériences. Imposition des mains, coupe-feu, forces telluriques… Chacun tente de trouver un cadre à ces techniques que la sécurité sociale ne reconnaît pas.
Au sein du corps médical, nous échangeons rarement ces méthodes. Même lorsque la confiance s’installe, nous les partageons peu, hormis peut-être durant les heures blanches des nuits de garde ou dans les fins de soirée entre amis, lors de ces moments où les oreilles et les bouches incrédules nous laissent en paix. Nous n’avons rien à prouver, nous savons et vous ignorez tout de votre fin de vie.
Pour ne pas affoler encore plus Pascal, il me fallut lui expliquer ce que je prévoyais de faire. J’essayai de poser ma voix, de choisir mes mots pour qu’ils atteignent mon collègue le plus doucement possible, même dans le maelström d’émotions qui le submergeaient. Malgré mes précautions, l’exposé de mon plan paniqua le vigile, le faisant gémir et pousser des cris aigus que je n’aurais pas crus compatibles avec les cordes de vocales d’une armoire à glace.
Cela faisait plus de trente minutes que nous étions pris au piège, et la crise d’asthme me guettait. Je me résolus à mettre mon plan à exécution. J’ouvris le sac mortuaire et dégageai la tête de Marcel. A la périphérie de mon champ de vision, je perçus que Pascal glissait au sol. Mais coincé entre la paroi de l’ascenseur et le brancard, il fut retenu dans une position mi debout, mi allongée, qui m’arracha un sourire malgré les circonstances. Je me tournai à nouveau vers le visage du défunt.
« Marcel, vous êtes mort. Vous devez vous laisser partir, ne restez pas ici, dans ce monde auquel vous n’appartenez plus. Laissez-moi vous accompagner, laissez-moi vous emmener en bas. Je vous promets de rester un peu avec vous. Mais ne nous retenez pas dans cet ascenseur, c’est dangereux pour mon ami et moi. »
A peine eus-je terminé mon plaidoyer que les boutons se rallumèrent. Une simple pression mit en mouvement notre cellule enfumée. Au deuxième sous-sol, les portes s’ouvrirent et l’air frais, en comparaison de notre fumoir, ranima Pascal. Il se remit difficilement sur ses pieds, et nous pûmes nous extraire de l’ascenseur. Mon téléphone sonna et la cheffe de service me pressa de lui expliquer où j’étais passée tout ce temps.
Malgré ses appréhensions, le gardien accepta de me tenir la porte de la chambre froide le temps que je parque le brancard. A voix basse, je glissai quelques mots à Marcel pour tenir ma promesse. Je lui présentai les personnes décédées déjà présentes dans la pièce. Je serais volontiers restée plus longtemps, mais Pascal me pressa d’abréger son supplice.
Nous remontâmes lentement par les escaliers. Pascal voulut savoir comment l’ascenseur s’était remis à fonctionner.
« Tout seul, sans raison, lui répondis-je ».
Il ne se souvenait manifestement pas de ce que j’avais essayé de lui expliquer plus tôt. Alors à quoi bon lui relater ce dont, inconsciemment, il n’avait pas voulu être témoin ? Laissons-le croire au hasard, aux coupures de courant et aux défauts de maintenance. Il est des savoirs que tous ne veulent pas recevoir.
Depuis ce jour, je passe plus de temps dans les chambres froides et les morgues, à murmurer des mots d’apaisement à ceux qui pourraient les entendre. Les personnes qui m’y surprennent me jettent des regards en coin ou ricanent. Abstenez-vous toutefois de les imiter : vous aurez probablement, un jour que j’espère le plus éloigné possible, besoin d’un esprit ouvert qui vous rassure lors du passage.
Cette nouvelle relate une expérience vécue par mon amie Mimoso.