Bulletin côtier pour la bande des 20 milles de l’Anse de l’Aiguillon à la frontière espagnole.
Du 18 mai 2048 à 14h05 légales
Vent moyen selon échelle Beaufort
Mer selon échelle Douglas

Situation générale le 18 mai 2048 à 13h00 UTC et évolution
Front chaud de secteur Nord-Ouest modéré dans le Golfe de Gascogne en journée.

Prévisions pour la journée du 18 mai
Vent : Virant de secteur Nord-Ouest force 2 à 3 au Nord d’Arcachon puis mollissant force 1 à 2 en fin de journée.
Mer : Peu agitée devenant belle en début d’après-midi.
Houle : Courte secteur Ouest à Nord-Ouest 0.8 à 1.10m
Temps : Ensoleillé
Visibilité : Bonne

Une fois le bulletin de la mi-journée émis, elle se dirige vers la jumelle. Elle entame une surveillance circulaire sommaire et ne détecte rien de particulier. Rien de particulier hormis des radeaux de débris de bois en grand nombre.

Avant, une seule de ces épaves aurait nécessité une alerte et, selon sa taille, l’intervention de la Marine ou des Sauveteurs en Mer. Mais le CROSS, dès l’envoi de son premier rapport, lui avait signifié que ces objets dérivants ne devaient plus générer de signalement, étant constaté qu’ils étaient plusieurs dizaines de milliers à croiser le long des côtes françaises. Seuls les feux, les personnes en détresse ou la présence d’une force militaire étrangère devaient retenir son attention.

Les feux… Elle avait ricané quand elle avait lu la réponse du Centre. La première terre ferme digne de ce nom est à plus de cinquante kilomètres. Et la montée des eaux ne contribue pas à l’essor de la navigation de plaisance. En revanche, les pilleurs d’épaves se multiplient. Elle ne leur envie pas leur métier. Les butins sont maigres, principalement constitués de fonds de réservoirs de yachts à la dérive. Les conflits entre charognards sont encore peu nombreux, mais les cuves à sonder vont vite se raréfier. La situation va dégénérer, elle en est certaine. Dans ce contexte, elle devra se défendre, ils convoiteront les ressources du sémaphore.

Pour l’instant, l’armée ne considère pas que la menace est réelle. Enfin, c’est ce qu’ils disent dans leur communication officielle. Probablement qu’un bataillon de stratèges analyse tous les scénarios possibles. L’état-major doit estimer qu’un plan validé par la ministre de la Défense nécessite encore du temps. Trop pour faire espérer les « troupes » en première ligne.

Ou alors, faute de ressources mobilisables pour leur venir en aide, il n’y a pas d’autre choix que de sacrifier les femmes et les hommes du front. Mieux vaut nier la réalité du danger, les laisser se faire submerger ou quitter leur poste. Suivant l’option qu’elle et ses collègues choisiront, les généraux les qualifieront de martyrs de la patrie ou de déserteurs sans foi ni loi, qu’est-ce que vous voulez on-a-démantelé-l’armée-de-métier-la-nouvelle-génération-ne-connaît-ni-l’obéissance-ni-la-discipline-on-ne-peut-pas-s’étonner-qu’ils-désertent-tout-part-à-vau-l’eau-haha-c’est-le-cas-de-le-dire-général-l’heure-n’est-pas-aux-plaisanteries-de-mauvais-goût.

Techniquement, elle ne déserterait pas si elle abandonnait le sémaphore sans en informer sa hiérarchie, puisqu’elle n’est pas officier de la Marine. Comme beaucoup de ses camarades, elle a été recrutée en contrat à durée déterminée de droit privé. Non, pas de désertion pour elle, mais un abandon de poste. Une différence majeure, qui lui éviterait la cour martiale.

Comment en est-elle arrivée là, dans ce cylindre de béton loin de tout, avec sa chambre donnant sur des escaliers qui la font trébucher tous les matins ?

Dans sa promotion de l’École Nationale de la Météorologie, peu ont réussi à trouver un débouché en rapport avec leur formation. Beaucoup d’étudiants ont simplement arrêté leur cursus, considérant que rien de ce qu’on leur apprenait ne les préparait au monde nouveau. Celui où les traits de côte reculent de cent kilomètres en moyenne, où plus d’un milliard de personnes dans le monde a dû migrer dans l’intérieur des terres.

Les prévisions annonçaient deux cent cinquante millions de déplacés. Elle en vient à se dire que cesser les anticipations de phénomènes qu’on ne maîtrise pas est une bonne chose. Quelque part, sa génération sans « prédictologue » est une bénédiction.

Elle interrompt le cours de ses pensées quand elle aperçoit, lors d’un de ses trois cent soixante degrés, le type du phare l’interpeler en morse. « Ça y est, il va quitter sa tour de Pise. » La suite des signaux lui donne raison. Le gars arrivera à dix-sept heures. Pourquoi si tard ? Elle aura le temps de le savoir. Ou elle ne lui demandera rien, cela ne la regarde pas. Elle ne va pas le braquer alors qu’il va partager ses journées jusqu’à la relève.

L’idée de cette colocation avec un étranger la préoccupe. Elle ne dort plus très bien depuis qu’elle a compris qu’il allait tôt ou tard la rejoindre. Ils ont conversé une vingtaine de fois par signaux les deux derniers mois. Une cinquantaine de mots max à chaque échange. Peut-on dire qu’elle le connaît ? En tout cas, pour qu’il reste seul de son plein gré aussi longtemps, il s’agit forcément d’un original. Elle, c’est pas pareil, elle a une mission.

Ou se dit-elle ça pour se donner une contenance ? Rien ne l’obligeait à accepter ce job. D’ailleurs, ses parents lui ont bien fait savoir le mal qu’ils en pensaient. Sa mère a pleuré, son père s’est énervé une fois de plus en lui demandant ce qu’il y avait de si insupportable à relever les collets avec lui. Peut-être que ce n’était pas assez bien pour elle ?

Bien sûr que c’est assez bien pour elle. Le problème n’est pas là. L’enfer, c’est les autres, comme disait… Qui ça d’ailleurs ? Elle ne l’aurait jamais avoué à ses parents, mais elle a fui. Les mecs qui la font souffrir, les copines qui la prennent pour un faire-valoir, les gens qui la regardent de travers… Mais aussi ses parents qui ont considéré que son retour à la maison signifiait la résurrection de leur autorité sur elle.

« Donc, ma fille, tu fuis le monde pour être peinarde et tu laisses un parfait inconnu te rejoindre ? Qu’est-ce qui va pas chez toi ? » Elle n’allait pas le laisser mourir écrasé sous son phare, tout de même ? Elle se débat avec ses contradictions, jure à mi-voix, fait les cent pas sur la passerelle.

Voici son compromis avec elle-même : elle garde le fusil dans sa chambre, qu’elle ferme à clé. Elle met les choses au point avec le type dès le départ. Si elle lui demande de partir, il part. Elle lui donnera du carburant pour rejoindre la terre ferme. De toute façon, le trajet ne dure pas plus d’une journée.

Elle aperçoit une embarcation quitter le pied du phare. Pourquoi si tôt ? Il n’est que seize heures, il n’y a même pas deux kilomètres à traverser. Oh, le con est à la rame ! Nous sommes seuls au milieu de l’océan et tout ce qu’a trouvé ce mec, c’est une annexe à l’ancienne avec des rames en bois ?

Le plan de repli tombe à l’eau, impossible pour lui d’atteindre la côte en ramant. En plus, elle n’a qu’un moteur, pas deux. Pas question qu’elle lui donne son seul moyen de quitter les lieux en cas de problème. La voilà coincée. L’angoisse monte. La peur ne l’a jamais tétanisée, ce n’est pas aujourd’hui que ça va commencer, elle doit agir.

Elle descend les cent vingt-trois marches, ouvre le hangar à bateaux et entreprend de déplacer le moteur du Zodiac. Elle l’enlève de son support, le traîne en transpirant sur une vingtaine de mètres. Elle le cale debout sous une bâche dans l’appentis, verrouille le cadenas et met la clé dans sa poche. Elle efface avec son pied le sillon que l’hélice a laissé dans le sable. Son stratagème ne résistera pas à un homme déterminé, le cadenas sautera rapidement, mais que peut-elle faire d’autre ?

S’imposer dès la rencontre, montrer qu’elle a du cran, simuler la soldate qu’elle n’est pas. L’embarcation accostera dans cinq minutes, elle l’attend de pied ferme.